● Courrier International
📅 19/04/2026 à 12:30
Équateur. Dans les rues de Quito, le réalisme magique des chèvres
Géopolitique
Selon les croyances, le lait cru de chèvre noire serait meilleur pour la santé que celui des chèvres blondes ou blanches. PHOTO Nicole Moscoso Vergara et José María León De bon matin dans les rues de Quito, nous croisons la route d’une femme accompagnée de ses cinq chèvres : Gorda, Amarilla, Pulga, Manuela et Venado. De temps en temps, un passant s’approche pour lui demander un verre de lait. Alors, la dame s’accroupit pour traire l’une de ses biquettes puis sert le liquide lacté, chaud et mousseux à son client, qui débourse entre 50 centimes et 1 dollar. Selon de vieilles croyances – aujourd’hui démystifiées –, consommer le lait de cette façon serait bon pour la santé. Certains pensent même qu’il est encore meilleur s’il provient d’une chèvre noire. À condition, toujours, qu’il soit à peine sorti du pis. Un mythe populaire Les grands-mères perpétuent ce mythe populaire avec autorité. On s’abreuve de leurs croyances comme du lait de chèvre : d’une traite, sans réfléchir. “Si j’apportais le lait déjà mis en bouteille, beaucoup de gens ne me l’achèteraient pas”, assure la jeune femme de 34 ans. “Cela vient de nos ancêtres, qui buvaient le lait directement du pis”, explique-t-elle, un léger sourire aux lèvres, tout en distribuant des gobelets en plastique à droite et à gauche. À lire aussi : Médecine. Indonésie : le “jamu”, ce remède traditionnel qui séduit une nouvelle génération La jeune femme accepte, non sans méfiance, de se faire prendre en photo, à la seule condition que nous ne la dénoncions pas. Loin de nous l’idée de juger qui ou quoi que ce soit. Ces chèvres se trouvaient simplement là, à un coin de rue, faisant partie de la ville et constituant un modeste témoignage de la manière dont la cité continue de se mêler à la ruralité. Car l’identité de Quito est souvent amputée de ses montagnes, de ses champs et de ses forêts, dont elle est pourtant indissociable. Nous sommes un peuple attaché aux animaux et aux traditions des montagnes. Du reste, comme l’a formulé un paysan, pour vivre tranquille, mieux vaut éviter la délation. Cinq chèvres attachées à un feu tricolore à Quito, devant le parc La Carolina, autrefois une lagune où l’empereur inca Huayna Cápac avait installé des canards et des hérons afin d’alimenter ses parties de chasse. PHOTO Nicole Moscoso Vergara et José María León Pourtant, dans les faits, la loi interdit effectivement la présence d’animaux de pâturage dans la ville, comme ces chèvres au regard tendrement infernal. Par ailleurs, il est scientifiquement recommandé de transformer le lait, qui peut causer plus de mal que de bien lorsqu’il est consommé cru. Mais lorsqu’il s’agit de nous convaincre, les scientifiques essuient de sempiternels revers. En particulier dans un pays et une région où l’on privilégie toujours la magie. À lire aussi : Histoire. Décoction de pissenlit, saignées, laxatifs : ces remèdes médiévaux contre le chagrin d’amour On pense encore que le miel apaise la toux des bébés, tandis qu’en dessous de 1 an, cela peut provoquer le botulisme, une grave infection neurologique. On croit également qu’inhaler de la vapeur très chaude permet de déboucher le nez, une pratique qui, en réalité, cause fréquemment des brûlures au visage et aux voies respiratoires. On imagine enfin que boire de l’alcool “pour se réchauffer”, nous protège du froid, alors même que cela dilate les vaisseaux sanguins et accroît la perte de chaleur corporelle. Et ne parlons pas des personnes qui, pourtant instruites et intelligentes, ont consommé du dioxyde de chlore afin de se prémunir contre le Covid-19 ou d’en guérir. Un commerce familial Quoi qu’il en soit, en 2024, la mairie de Quito et son indescriptible agence de contrôle municipal [l’équivalent d’une police municipale] sont allées jusqu’à affirmer dans divers médias que tous les troupeaux de chèvres traites dans les rues appartenaient à un seul individu, qui exploitait des personnes pauvres et des immigrés. Les chèvres, comme les autres animaux de pâturage, sont interdites dans la ville de Quito. Mais le commerce de leur lait fraîchement sorti du pis continue, comme ici le 3 mars 2026, à Quito. PHOTO Nicole Moscoso Vergara et José María León Mais la femme que nous avons rencontrée ce matin assure qu’il s’agit d’un commerce familial. Tous les matins, son mari et elle font venir les chèvres depuis le nord rural de la ville afin de gagner leur vie. Elle s’installe où nous l’avons croisée, en compagnie de Gorda, Amarilla, Pulga, Manuel et Venado, tandis que son mari se place de l’autre côté du parc de La Carolina. “On en prend soin, elles sont élevées avec amour, mais on peut comprendre que certains considèrent que c’est de la maltraitance”, admet-elle. Il est parfois plus facile de croire une personne qui vous dit que le lait de chèvre soigne les maladies que la mairie de Quito. Elle raconte être arrivée à Quito trente ans plus tôt et que, dans sa région natale du sud de l’Équateur, plus précisément à Zapotillo, dans la province de Loja, la chèvre fait partie de l’alimentation locale. “C’est un endroit caractérisé par la consommation de lait, de fromage, de yaourt et de viande de chèvre”, explique-t-elle, tout en informant une cliente que la chèvre noire n’a plus de lait. Voilà ainsi Quito, capitale de l’Équateur et royaume du réalisme magique, où René Magritte aurait pu se passer d’imagination. Un coup d’œil aux trottoirs lui aurait suffi pour peindre, non pas sa fameuse pipe, mais un tableau intitulé Ceci n’est pas une chèvre. Et elle patiente sous un feu tricolore. Nicole Moscoso Vergara et José María León Cabrera Traduit par Anna Kerautret Lire l’article original Alimentation Villes Animaux Amériques Nos lecteurs ont lu aussi Technologie. À Pékin, un robot humanoïde pulvérise le record du monde humain du semi-marathon Vu du Royaume-Uni. “Nous avons trouvé notre village” : ces parents qui partent élever leurs enfants ailleurs Télévision. Qu’attend l’Allemagne pour s’inspirer des émissions littéraires françaises ? Témoignage. Comment j’ai acheté un château en Dordogne pour le prix d’un studio à Sydney Source de l’article GK (Guayaquil) Créé en 2011 à Guayaquil, la capitale économique du pays, ce site de réflexion critique et de reportages, uniquement présent en ligne, revendique le parti pris du récit, dans la droite ligne de la veine latino-américaine du journalisme narratif. Autour des cofondateurs José María León Cabrera, qui a travaillé dans plusieurs médias d’Amérique latine et Isabela Ponce, une “idéaliste exagérément curieuse avec des envies d’un monde meilleur” gravite une équipe de journalistes en herbe ou expérimentés, qui s’expriment sur les questions brûlantes de leur pays ou du continent. Sans oublier de porter un regard sur le reste du monde, parfois au détour d’une dépaysante chronique de voyage. Lire la suite Nos services HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Slow Autriche [Contenu partenaire] Salzbourg en été : une scène à ciel ouvert Je découvre l’article → Éditions Drakoo Tentez de remporter un exemplaire de « Les enfants du bois » de Andrea Casaran aux éditions Drakoo. Je reçois ma bande dessinée → Éditions Steinkis Tentez de remporter un exemplaire de « Les filles du Kurdistan » de M. Sauloy & C. Baloup aux éditions Steinkis (collection « Témoins du monde ») Je reçois ma bande dessinée →
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