● Revue Conflits 📅 17/04/2026 à 12:00

Satyagraha : hypnose collective à l'Opéra Garnier

Énergie & Environnement 👤 Taline Ter Minassian
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Satyagraha, deuxième opéra de Philip Glass, fait son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris avec un consensus critique et public quasi unanime — une réussite musicale portée par la direction d’Ingo Metzmacher, dans laquelle la musique répétitive et post-minimaliste tourne « comme une roue », selon la formule même de Glass. L’œuvre, composée en sanskrit sur la Bhagavad-Gîtâ et des textes de Gandhi, met en scène la résistance non-violente du Mahatma et l’influence de sa pensée sur Tolstoï, Tagore et Martin Luther King — un sujet au croisement de l’histoire politique, de la spiritualité hindoue et du combat anti-colonial. La mise en scène de Bobbi Jene Smith et la chorégraphie d’Or Schraiber peinent à clarifier le propos : en effaçant les rôles et la progression thématique de l’œuvre, elles commettent aussi, selon l’historienne Anne Viguier, un contre-sens philosophique sur la Bhagavad-Gîtâ — qui n’est pas un bréviaire de la non-violence, mais une méditation sur le détachement dans l’action. Il règne autour de Satyagraha, opéra de Philip Glass faisant son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris, un consensus critique presque unanime : le public acclame cette œuvre post-minimaliste pourtant difficile. L’opéra de Philip Glass s’inscrit idéalement dans la rubrique « Opéra et Géopolitique » de Conflits. À l’occasion de cette soirée, j’ai prié l’historienne spécialiste de l’Inde contemporaine, Anne Viguier de m’accompagner sous les lustres du Palais Garnier. Ensemble, nous avons tenté de décrypter la mise en scène parisienne de ce deuxième opéra de Philip Glass — compositeur contemporain vivant le plus adulé de la planète — créé à Rotterdam en 1980. Lire aussi : Ariodante au Palais Garnier. L’autonomie de l’Écosse en question et en scène Satyagraha ou la non-violence à l’opéra Né en 1937, Philip Glass a produit un riche corpus lyrique témoignant de la vitalité de l’opéra contemporain à une époque où ce genre était menacé de tomber en désuétude. Le compositeur américain a justement contribué à le régénérer en lui insufflant un style immédiatement identifiable, celui de la musique répétitive et du courant post-minimaliste à travers des sujets métaphysiques, philosophiques ou politiques inspirés par l’histoire contemporaine. Cette démarche n’est pas sans rappeler, par le choix de ses sujets, celle de John Adams dans un style musical plus éclectique dans Nixon in China (1987) repris cette saison à l’Opéra Bastille. « Force de la vérité », telle est la signification littérale du principe de satyagraha au fondement de la résistance non-violente appliquée tout au long des luttes nationales anti-coloniales qui ont été celles du Père de l’Indépendance indienne. Composé en sanskrit sur un livret de Constance de Jong, extrait de la Bhagavad-Gîtâ et de textes de Gandhi, cet opéra qui appartient à la trilogie lyrique dite « des portraits » succède au célèbre Einstein on the Beach et précède Akhnaten, œuvre consacrée au pharaon révolutionnaire sur un livret en akkadien, hébreu biblique et égyptien ancien. Gandhi, Tolstoï, Tagore et Martin Luther King Exprimer par la musique la quête spirituelle et le combat politique de Gandhi et l’influence de sa pensée sur trois grandes personnalités historiques ayant réfléchi ou mis en action le principe de non-violence, tel est le propos de l’opéra de Philip Glass dont les trois actes sont consacrés respectivement à Tolstoï, Tagore et Martin Luther King. Au-dessus de la scène de l’opéra Garnier, ces trois personnages « sujets » qui ont été en relation avec le Mahatma Gandhi ou bien se sont inspirés de ses principes sont réduits à une simple galerie de personnages Gandhi lui-même se trouve à leur côté, alors qu’il est le sujet principal de l’opéra, chose incompréhensible pour un néophyte. Satyagraha, un Opéra de Philip Glass, mis en scène par Bobbi Jene Smith et Or Schraiber. 1er avril 2026 Photo par Yonathan Kellerman Assis à une rambarde si surélevée que leur vue échappe à une bonne moitié du public des premières loges jusqu’au poulailler, Tolstoï (avec qui Gandhi entretint une correspondance jusqu’à la mort de l’auteur de Guerre et Paix en 1910), Tagore et Martin Luther King contemplent la scène. Ce dispositif théâtral n’est pas particulièrement propice à la compréhension des différents épisodes de la vie de Gandhi exprimés pour la scène du premier acte par des extraits du prologue de la Bhagavad-Gîtâ, grand poème épique de la spiritualité hindoue composé entre le Ve et le IIe siècle av. J.-C. Anne Viguier qui connaît ce texte sur le bout des doigts constate qu’il est strictement impossible de comprendre le sens de « The Kuru Field of Justice » du premier acte tiré de Kurukshétra et du dialogue au champ de bataille entre Arjuna et Krishna. « Voyant les miens, ô Krishna, ainsi prêts à combattre, mes membres fléchissent et ma bouche se dessèche, mon corps tremble et mes cheveux se dressent… » Une roue qui tourne La mise en scène de Bobbi Jene Smith et la chorégraphie d’Or Schraiber ne clarifient pas, tant s’en faut, le propos il est vrai difficile de l’œuvre. Unique décor des trois actes, une salle de répétition aux allures de local associatif aux murs décrépis ne permet pas de visualiser une quelconque progression thématique ou chronologique, alors même que l’œuvre de Glass a été conçue de manière étonnamment didactique. L’acte II placé sous la tutelle spirituelle de l’intellectuel activiste Rabindranath Tagore évoque le retour de Gandhi en Afrique du Sud parmi la communauté indienne et le journal Indian Opinion au moment du fameux Black Act d’août 1906 par lequel l’administration britannique établissait un contrôle sur l’entrée des Indiens au Transvaal. La scène 3, Protest, est l’occasion de représenter la manifestation du 16 août 1908 dirigée par Gandhi, une foule de trois mille personnes étant représentée par la présence massive du chœur de l’opéra de Paris qui performe le rôle avec vaillance en dansant avec une lenteur exaspérante une ronde « traditionnelle » sur un pas de kochari ! L’auditeur aborde l’acte III, sans doute le plus réussi, placé sous le patronage de Martin Luther King dont le Mouvement américain des droits civiques s’est également inspiré de l’enseignement de Gandhi. Instant de grâce et de sérénité, la mezzo-soprano américaine Deepa Johnny délivre son chant nocturne, prélude à la New Castle March de 1913, la plus grande manifestation dirigée par Gandhi en Afrique du Sud — une scène que Philip Glass a dû concevoir en contrepoint du fameux discours I have a dream du pasteur Martin Luther King. Mais une fois encore évacué par le minimalisme de la mise en scène, aucun de ces messages ne peut vraiment parvenir jusqu’au cerveau du spectateur. Car la mise en scène de l’opéra Garnier efface les rôles pour les réduire à de simples indications de tessiture La confusion s’installe… reste la musique, véritable « wheel-work » selon le mot de Philip Glass. En effet, la musique tourne comme une roue, et comme le rouet de Gandhi, répétant et modulant par paliers à peine perceptibles de courtes séquences simples. Un leitmotiv récurrent est une simple gamme ascendante en mode phrygien chantée par le contre-ténor ou par une flûte disposée sur un trémolo de cordes aux sonorités corsées évoquant parfois jusqu’au timbre du sarangi indien. Placé sous la direction d’Ingo Metzmacher, l’orchestre performe une musique qui n’est peut-être pas aussi abstraite qu’on pourrait le croire : l’un des défauts ou des qualités de la mise en scène proposée par l’opéra Garnier est « d’expliciter » par la danse le propos de l’opéra. La scène est occupée par d’excellents danseurs, dont la présence au long de chorégraphies qui nous a semblé répétitives et, pour tout dire, convenues même dans leurs motifs à peine esquissés de danse indienne, nuit plus qu’elle ne sert à la cohérence artistique de Satyagraha. Il est vrai, me confie Anne Viguier, qu’il y a également un contre-sens commis sur le message même de la Bhagavad-Gîtâ qui n’est pas un bréviaire de la non-violence, mais bien plutôt une méditation philosophique sur la nature et la fonction de l’homme qui, ne pouvant se dérober à l’action, y compris combattante, doit s’exercer à l’accomplir dans le plus parfait détachement, capable ainsi de s’élever spirituellement. Lire aussi : Opéra et nationalisme dans l’Allemagne du XIXe siècle
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