● Revue Conflits
📅 17/04/2026 à 04:15
Corée du Nord – Corée du Sud, la réunification est-elle possible ?
Géopolitique
👤 Guy-Alexandre Le Roux
Depuis 2023, la perspective d’une réunification coréenne s’éloigne. Entre menaces de guerre, héritages de la guerre froide, divergences politiques, économiques, culturelles, et fracture générationnelle, Nord et Sud semblent prisonniers d’un statu quo durable, malgré une histoire, une langue et une identité profondément communes. Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire. « Je pense que c’est une erreur que nous ne devrions plus commettre que de considérer les personnes qui nous qualifient de ‘pire ennemi’ (…) comme quelqu’un avec qui chercher la réconciliation et l’unification », déclarait Kim Jong-un en décembre 2023, à l’issue de la grand-messe annuelle du comité central du Parti du travail de Corée, dont il est le secrétaire général. Il ajoutait alors qu’il fallait accepter le « fait accompli qu’une guerre peut éclater à tout moment dans la péninsule coréenne en raison des mouvements imprudents des ennemis visant à nous envahir ». Depuis 2023, la réunification tant espérée par les deux générations précédentes semble un rêve insaisissable. Cette peur sincère de l’invasion, qui n’est pas seulement un outil de mobilisation politique, pousse la Corée du Nord à s’isoler totalement, à devenir un « royaume ermite », et à menacer le sud du 38e parallèle avec ses têtes nucléaires. Rarement les relations entre les deux Corées ont été aussi envenimées par des provocations incessantes. L’union de la péninsule coréenne était pourtant une évidence au lendemain de la libération Au nord, un gouvernement communiste pro-soviétique avait été installé, et au sud, un gouvernement militaire pro-américain. Les Coréens avaient assez connu le martyr de la présence japonaise et, bien que communiste, Kim Il Sung était d’abord nationaliste. Il ne faisait pas de doute que, en 1945, de part et d’autre du 38e parallèle, on aspirait à l’entente. Washington et Moscou, qui craignaient trop l’un et l’autre que l’entièreté de la péninsule pût tomber dans le camp opposé, ne l’entendirent pas ainsi. Ils échouèrent à mettre en place un gouvernement coréen en 1946, puis encore en 1947, lorsque la question fut portée devant l’ONU et qu’elle décida d’organiser des élections libres. Moscou se refusait à l’idée que l’Amérique pût organiser des élections libres, et orchestra le boycott de la partie nord. Ces élections ne se tinrent qu’au sud, en 1948, aboutissant à la proclamation de la République de Corée le 15 août, tandis que le nord déclarait la République populaire démocratique de Corée le 9 septembre. Le divorce était acté. La guerre qui débuta le 25 juin 1950 pour terminer sur un maigre armistice le 27 juillet 1953, après plusieurs millions de morts, n’est juridiquement pas terminée. Lire aussi : Corée du Nord : le bouclier de l’isolement Tentatives de réunification Des années 1960 à 2018, les deux pays tentèrent pourtant de se rapprocher. Pyongyang eut l’initiative. En 1960, Kim Il Sung proposa un plan de réunification au travers d’un État fédéral sans intégration politique. La condition était que les États-Unis retirassent leurs têtes nucléaires et avec elles l’influence qu’ils exerçaient au sud — ce qui était bien sûr impossible dans le contexte de la guerre froide. En 1972, Nord et Sud s’accordèrent tout de même sur une déclaration commune pour une réunification pacifique. Elle devait être initiée par la volonté et la seule force du peuple, sans aucune ingérence étrangère. Mais le manque de confiance réciproque fit échouer le projet et, surtout, Séoul refusait de quitter l’orbite américaine. L’on pouvait sincèrement croire que l’idée avançait lorsqu’à l’issue d’une visite du président sud-coréen au Nord, durant l’année 2000, les deux pays signèrent une déclaration commune en cinq points Elle devait être la pièce maîtresse de la réunification. Premièrement, les Corées s’engageaient à résoudre en toute indépendance le problème de la réunification. Ensuite, elles reconnaissaient des points communs entre le projet sud-coréen de Commonwealth et le projet nord-coréen de fédération. Troisièmement, elles s’accordaient sur la tenue régulière de réunions entre les familles séparées par la guerre et, quatrièmement, réitéraient leur volonté de coopération économique ainsi que dans le sport, la santé, l’environnement, etc. Enfin, dans le cinquième point, elles se décidaient à entretenir un dialogue soutenu et direct. Mais, en réalité, cette déclaration restait incompatible avec les lignes rouges de chacun. Pyongyang a conscience qu’un fort rapprochement économique avec le Sud risquerait l’absorption du socialisme par le capitalisme. De son côté, Séoul sait qu’une émancipation de l’allié américain l’isolerait face aux ambitions chinoises intrusives et à l’outil militaire des Kim. Trop de différences ? Les deux pays séparent un même peuple qui se considère comme une race pure vivant dans une enceinte sacrée, dont les connaissances les plus anciennes sont un don du Ciel. Ce peuple coréen partage les mêmes représentations après 80 ans de séparation. Le juche, idéologie officielle de Pyongyang, qui prône l’autosuffisance nationale et place l’homme en maître de son destin, n’est pas inconnu dans la partie sud de la péninsule. Ce terme est apparu pour la première fois au XIXe siècle dans la littérature nationaliste. Séoul, lui aussi, y adhère. Et bien que la Corée du Sud ne souhaite pas se séparer de son protecteur américain, il y règne, rapportent Juliette Morillot et Dorian Malovic dans leur excellent ouvrage La Corée du Nord en 100 questions, un antiaméricanisme discret. Lorsqu’en 2018 les deux présidents se sont rencontrés à la frontière dans un incroyable moment de rapprochement, ils se sont donné l’accolade devant le mont Paektu, symbole de l’unité des Coréens. Sur cette montagne, le fils du roi du Ciel est arrivé des cieux pour vivre parmi les hommes et leur enseigner la médecine, l’agriculture, la politique. Son fils, Dangun, qui bâtit plus tard une cité au lieu même de l’actuelle Pyongyang, est considéré comme le fondateur du royaume de Corée. Un manuscrit ancien en écriture hangeul était aussi présenté. Cette écriture, inventée au XVe siècle, voulait montrer l’indépendance de la Corée sur la Chine. Toute la symbolique rassemble les deux pays et, disons-le, une même nation coréenne. Mais les générations se succèdent, et avec le temps se creuse l’écart culturel entre les deux parties de la péninsule. Les anciens parlent encore de la réunification avec des larmes aux yeux. Mais qu’est-ce que la Corée du Nord pour les plus jeunes du Sud ? Une menace, des murs pâles, un intérieur triste, l’inconfort. Et qu’est-ce que la Corée du Sud pour la jeunesse du Nord ? La mort, la dégénérescence, l’Amérique, la souillure. Bientôt, les familles séparées ne se connaîtront plus. S’il n’est pas relevé par une génération, le rêve d’une réunification se perdra devant l’état de fait. Lire aussi : La Corée du Nord – l’obsession nucléaire. Entretien avec Juliette Morillot L’écart de la langue La différence se creuse aussi dans la langue, pourtant l’un des socles de l’unité nationaliste face à la Chine et au Japon. Le coréen est une ancienne langue aux influences diverses. On y distingue du hongrois, du finnois, du lapon, turc, mongol, mandchou. Elle a été longtemps transcrite en caractères chinois jusqu’en 1443, date à laquelle a été créé un alphabet plus simple, le hunminjeongeum. Il signifie littéralement « les sons exacts pour l’instruction du peuple ». Pyongyang défend une autre version de la création de l’écriture coréenne qui fait remonter l’alphabet à 5 000 ans. Aujourd’hui, les deux Corées peuvent se comprendre, mais la langue a suivi deux chemins divergents. Lorsque, dans une période de détente, en 1972, les deux Corées se rencontrent, la langue avait déjà évolué différemment. Cette différence tient en partie du fait que le Sud a conservé les sinnogrammes, même s’ils sont de moins en moins utilisés, alors que le Nord les a supprimés dès 1946 pour se distinguer de la Chine. Il en garde toutefois l’étude dans les universités. La langue elle-même n’est pas totalement uniforme, plusieurs dialectes et accents coexistent. Au sud, le dialecte de Séoul est resté la langue « standard », tandis qu’au nord, celui de Pyongyang est devenu la langue officielle. Enfin, des différences structurelles s’ajoutent. Le russe de l’époque soviétique a fortement inspiré la langue politique du nord, et les formules de politesse sont plus épurées. La société se voulant plus égalitaire qu’au sud, on se donne du « camarade ». La réunification coréenne ne relève ainsi plus tant d’un choix politique que d’une course contre le temps. Tant que l’attachement de Séoul à la présence américaine et la peur existentielle de Pyongyang prévaudront, l’unité restera un horizon inatteignable. À mesure que s’effacent les mémoires communes, le rêve national risque de céder définitivement face au fait accompli de la division. Lire aussi : L’idéologie nord-coréenne Juche, au-delà du communisme
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