● Revue Conflits
📅 17/04/2026 à 04:15
L'Égypte au défi de ses dépendances stratégiques
Géopolitique
👤 Revue Conflits
La diplomatie égyptienne s’est mobilisée pour atténuer les retombées du conflit Iran-Israël-USA, mais sans pouvoir peser sur ses alliés : Le Caire est un spectateur impuissant, pris dans deux dépendances stratégiques — la manne financière du Golfe et l’alliance avec Israël et les États-Unis — qui se retournent contre lui. L’économie égyptienne est frappée de plein fouet : revenus du canal de Suez en berne, livraisons de gaz israélien suspendues, baisse du tourisme, dépréciation de la livre — autant de chocs sur une économie déjà fragilisée et dépendante des transferts des travailleurs émigrés dans le Golfe. À plus long terme, l’alignement tacite avec Israël est de plus en plus difficile à défendre. Si un brusque changement d’alliance paraît peu réaliste, un glissement est déjà en cours : l’Égypte diversifie ses partenariats avec l’Europe, la Russie et la Chine, dans un contexte où la guerre régionale fragilise la légitimité du régime. Baudouin Long, docteur en sociologie, chercheur associé à l’Université Paris-1 Panthéon Sorbonne (UMR DEVSOC – Paris-1/IRD) Face à une guerre contre l’Iran, qui bouleverse les équilibres régionaux et l’économie mondiale, l’Égypte d’El-Sissi, dépendante de la manne du Golfe et de ses alliances avec Israël et les États-Unis, est dans une impasse stratégique. Le pays, spectateur impuissant d’une guerre régionale déclenchée par ses alliés, en est une victime collatérale. Au-delà de ce conflit, l’Égypte est confrontée à une stratégie de remodelage du Moyen-Orient dont elle a tout à craindre, portée par des acteurs prédateurs qui sèment le chaos, dont elle est dépendante, et face auxquels ses options sont limitées. L’Égypte est un des rares pays de la région qui n’a pas été entraîné dans la guerre déclenchée par Israël et les États-Unis contre l’Iran le 28 février 2026. Le pays n’en subit pas moins de plein fouet les répercussions du conflit. La diplomatie égyptienne a été mobilisée, mais, pour le Caire, il ne s’agit pas tant d’agir en médiateur par opportunisme diplomatique que d’atténuer les retombées d’une guerre qui illustre une nouvelle fois la fragilité de l’équilibre égyptien sur la scène régionale1. Au-delà des conséquences économiques qui mettent en exergue la dépendance financière et énergétique de l’Égypte, la guerre montre aussi les divergences stratégiques et l’impuissance du Caire face à des alliés prédateurs2. Lire aussi : L’Égypte : en paix dans une région en guerre Impuissance et supplications diplomatiques L’Égypte a très rapidement pris la mesure du conflit et sa réponse diplomatique a visé trois objectifs : éviter l’escalade, se positionner aux côtés des États arabes et se distancier discrètement de la stratégie israélo-américaine. En condamnant les frappes iraniennes contre les pays du Golfe, en appelant à une désescalade et en assurant d’abord son soutien aux pays arabes, Le Caire a affirmé ses priorités stratégiques régionales qui passent par l’alliance avec l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis. L’arsenal diplomatique classique a été déployé : échanges téléphoniques, tournée régionale de Mohamed Abdelatty, le ministre des Affaires étrangères égyptien, et visites bilatérales éclairs d’Abdel Fattah El-Sissi aux UAE et au Qatar Les déclarations sur la « sécurité commune » n’ont été accompagnées d’aucune mesure concrète de soutien militaire. La position de l’Égypte est que les pays du Golfe ont été frappés par une guerre qui n’est pas la leur. Pas question donc pour Le Caire de se laisser entraîner dans un conflit avec Téhéran. Le Caire a privilégié dès le départ une ligne diplomatique et ouvert un canal de discussion avec les gardiens de la révolution iraniens3. Mais c’est surtout par le Pakistan que l’Égypte est passée pour appuyer une médiation, comme en a témoigné la participation de Mohamed Abdelatty à une réunion quadripartite à Islamabad réunissant aussi l’Arabie Saoudite et la Turquie. Concernant l’offensive israélienne au Liban, le ton s’est cependant durci. Le ministre égyptien en déplacement à Beyrouth a appelé aux négociations et condamné « les violations israéliennes contre la sécurité, la souveraineté et la stabilité du Liban »4. Un autre acte diplomatique s’est joué le 30 mars avec une déclaration publique du président El-Sissi, dans laquelle il implore le président Trump de mettre fin à la guerre5. Une telle démarche, relativement rare, n’est pas sans rappeler les déclarations effectuées par le président en 2025 pour condamner l’action d’Israël à Gaza. La réaction diplomatique de l’Égypte traduit sa préoccupation eu égard aux conséquences de la guerre, et, en creux, montre l’embarras, sinon la réprobation du Caire face à Tel-Aviv et Washington. En réalité, ce sont deux dépendances stratégiques que la guerre met en lumière. La première est la dépendance à l’égard des capitaux du Golfe. La deuxième concerne la relation stratégique avec Israël et les États-Unis, qui, à l’ère de Trump et Netanyahu, fragilisent l’Égypte. Fragilisation économique et dépendance stratégique aux capitaux du Golfe Les répercussions de la guerre ont été immédiates et violentes pour l’économie égyptienne, qui a été particulièrement secouée en un mois de conflit : pression sur l’énergie, dépréciation de la livre, hausse des prix, difficultés pour le secteur privé. Ce sont in fine les Égyptiens qui subissent déjà les conséquences au quotidien, lesquelles pourraient s’aggraver avec un éventuel nouveau choc monétaire6. L’enjeu est de taille alors que l’économie égyptienne commençait à surmonter les effets des précédentes crises suscitées par l’épidémie de covid (2019), la guerre en Ukraine (2022) et la guerre à Gaza (2023). C’est principalement l’approvisionnement énergétique en gaz qui est menacé alors que le pays est déjà sous tension, et subit des délestages réguliers7. L’Égypte, bien que producteur de gaz, est importateur net depuis 2023, avec une majorité des hydrocarbures importés du Golfe, mais également d’Israël, qui a mis en arrêt ses livraisons au début de la guerre. Les autorités égyptiennes ont pris une série de mesures d’austérité : augmentation des prix des carburants, des transports publics, imposition d’une fermeture anticipée en soirée pour les magasins et restaurants, réduction de l’éclairage public, etc. Par ailleurs, le conflit met une nouvelle fois en lumière les limites d’une économie de rente reposant sur trois piliers qui sont tous menacés par la guerre : le tourisme, les revenus du canal de Suez et les transferts des travailleurs émigrés. D’ores et déjà, les réservations touristiques sont en baisse8. Du côté du canal de Suez, les perspectives d’un retour du trafic à des niveaux de rentabilité élevés après deux années difficiles s’amenuisent9. Les Houthis menacent une nouvelle fois de perturber l’accès à la mer Rouge et les grandes compagnies ont annoncé préférer continuer à emprunter le cap de Bonne-Espérance10. Quant aux transferts des Égyptiens à l’étranger, ils représentent la première source de revenus de l’Égypte (plus de 40 milliards USD en 2025), viennent majoritairement du Golfe et sont donc compromis, y compris à long terme, par le ralentissement de l’activité économique des pays du Golfe11. Ces questions économiques revêtent une dimension éminemment stratégique : depuis son accession au pouvoir, le maréchal Sissi n’a eu de cesse de recourir aux financements extérieurs pour faire face à la récurrence des crises et financer ses mégaprojets. Le Caire a toujours pu compter sur ses alliés du Golfe, principalement les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, qui ont fourni des aides massives — plusieurs dizaines de milliards de dollars en montants cumulés — sous forme de dépôts à la Banque centrale égyptienne, de subventions, ou d’investissements dans les projets égyptiens. C’est ici, peut-être, l’incertitude la plus cruciale pour l’Égypte : ses partenaires pourront-ils continuer à assouvir sa soif inextinguible de liquidités ? Qu’il s’agisse des revenus des travailleurs étrangers, de la fourniture d’énergie ou de l’aide financière, l’Égypte peut craindre que la fin de l’âge d’or du Golfe ne se répercute sur la capacité de ces pays à employer ses ressortissants, à investir ou à renflouer une nouvelle fois ses caisses12. En 2015, le chef de l’État égyptien pouvait affirmer en privé : « ils ont du blé à foison », mais dix ans plus tard, il pourrait être confronté à une pénurie de ses généreux donateurs13. Lire aussi : Attaques au Moyen-Orient : la carte d’un conflit qui s’embrase Dans le piège des alliances prédatrices Le conflit avec l’Iran met aussi en évidence les divergences stratégiques qui opposent de manière croissante l’Égypte à son voisin Israël et à son allié américain. Depuis les printemps arabes de 2011, la relation égypto-américaine, bien que structurante, est ambivalente. Les généraux qui ont repris le pouvoir en 2013 après une chaotique transition ont été échaudés par les pressions de l’administration Obama en faveur de la démocratisation. Avec Trump, la relation s’est améliorée, la question de la démocratisation est passée au second plan. Sissi est son « dictateur préféré »14. Il ne s’agit pas uniquement d’une question de personnalités : la démocratisation ne figure plus parmi les priorités des diplomaties occidentales dans leur relation avec Le Caire. Pour autant, Abdel Fattah El-Sissi est pris au piège d’alliances déséquilibrées dans lesquelles les acteurs prédateurs disséminent le chaos pour exercer leur domination, sans égard pour les répercussions de leur action sur leurs alliés. De 2013 à 2023, pourtant, les relations entre Égypte et Israël ont été marquées par une intensification de la coopération, animée par une convergence d’intérêts. Après le renversement de Mohamed Morsi en juillet 2013, El-Sissi avait trouvé un soutien en Benjamin Netanyahu, qui avait plaidé la cause des généraux contre les Frères musulmans auprès de Washington. Des convergences sécuritaires concernant Gaza et le Sinaï, et des nécessités économiques — Israël fournit du gaz à l’Égypte, un contrat à 35 milliards de dollars ayant été signé en décembre 2025 — expliquent ce rapprochement. Depuis le 7 octobre 2023, Israël apparaît cependant moins comme un soutien sur la scène internationale que comme une puissance déstabilisatrice. Le remodelage du Moyen-Orient mis en œuvre par Israël depuis le 7 octobre 2023, son projet d’éradication de ses adversaires régionaux comme du projet national palestinien sont perçus par l’Égypte comme une menace pour la stabilité régionale et son économie, mais aussi une menace directe pour sa souveraineté et la sécurité de son territoire15. L’invasion du Liban et la volonté d’Israël d’établir une zone tampon au sud du Litani font écho au projet d’occuper la bande de Gaza et de la vider de ses habitants en les déplaçant dans le Sinaï, ou ailleurs en Afrique. Ce projet, auquel Donald Trump avait un moment semblé apporter son soutien, a été considéré comme une ligne rouge par Le Caire, qui l’avait combattu très fermement16. Le cessez-le-feu d’octobre 2025 et le sommet pour la paix à Charm El-Cheikh ont mis un terme temporaire à ces projets et ont assurément été un succès diplomatique égyptien17. Les autorités égyptiennes sont aussi attachées à la solution à deux États — un positionnement de principe historique conforté par la nécessité de prendre en compte une opinion publique hostile à Israël — et refusent d’être les instruments ou les complices de la liquidation de la cause palestinienne. Face au chaos, la perspective d’un désalignement ? À l’échelle régionale, la guerre contre l’Iran est venue briser les illusions d’une protection américaine dans le Golfe et a ouvert une ère d’incertitude quant à la future architecture de sécurité moyen-orientale18. L’Égypte, bien que n’ayant pas été entraînée dans le conflit, voit également ses intérêts fondamentaux déstabilisés par l’aventurisme militaire d’Israël et des États-Unis. Alors que les États arabes sont confrontés à leur impuissance, l’alignement tacite avec Israël est de plus en plus difficile à défendre, pour des raisons de politique étrangère et de stabilité intérieure. L’art de concilier les divergences est bien le propre de la diplomatie, et, jusqu’ici, l’Égypte est parvenue à conserver le délicat équilibre que lui imposent ses dépendances stratégiques Mais la durabilité de l’équilibre se pose. Si l’hypothèse d’un brusque changement d’alliance apparaît peu réaliste, la déstabilisation provoquée par le bellicisme désinhibé israélien ne peut qu’encourager un glissement qui a déjà commencé. Sous Sissi, l’Égypte a ainsi diversifié ses partenariats stratégiques et renforcé ses liens avec l’Europe, la Russie ou la Chine, qu’il s’agisse d’acheter des armes ou de développer des partenariats énergétiques dans le domaine nucléaire ou celui des énergies renouvelables. D’un point de vue interne, les dépendances stratégiques de l’Égypte représentent une menace à terme pour la stabilité du pays et la légitimité de ses dirigeants. Le conflit avec l’Iran, comme la guerre à Gaza, a des répercussions sur la situation intérieure qui sont d’ordre socio-économique et pourraient également devenir politiques. La dégradation de la situation socio-économique, comme le maintien d’alliances prédatrices controversées, sont de nature à attiser le mécontentement populaire, et susceptibles de déstabiliser les pactes collusifs qui assurent la stabilité du régime par le haut. Et ce, d’autant qu’Abdel Fattah El-Sissi est au mitan de son troisième mandat, en principe le dernier, et qu’il va bientôt lui falloir trouver un successeur ou modifier la constitution pour se maintenir. Le conflit avec l’Iran n’aura pas nécessairement de répercussions immédiates sur la stabilité politique. À plus long terme cependant, l’acceptabilité d’une normalisation avec Israël devra surmonter la mémoire des peuples, probablement plus durable que n’importe laquelle des autocraties arabes qui ont pensé pouvoir se rapprocher d’Israël en dépit de son hubris expansionniste et sans avoir réglé la question palestinienne. Lire aussi : Les conséquences diplomatiques de la stratégie de défense égyptienne Notes Baudouin Long, « L’Égypte face à la guerre à Gaza : un délicat jeu d’équilibre », The Conversation France, 2 septembre 2025 (en ligne). À « l’heure des prédateurs », « le chaos n’est plus l’arme des rebelles mais le sceau des dominants » (Guiliano Da Empoli, L’heure des prédateurs, Paris, Gallimard, 2025, p. 75). Sur l’impuissance des pays arabes, voir : Samir Kassir, Considérations sur le malheur arabe, Babel, 2004, p. 18. Wall Street Journal, 23 mars 2026 (en ligne). Ici Beyrouth, 26 mars 2026 (en ligne). Lors d’une rencontre publique avec le premier ministre chypriote : Egypt’s president urges Trump to stop war on Iran, Youtube, 30 mars 2026 (en ligne). Mohamed Omran, « A Warning Signal, Not Yet a Crisis: Is Egypt at Risk of Repeating Its Currency History? », Arab Reform Initiative, 3 avril 2026 (en ligne). « Egypt’s Energy Blackouts: A Growing Crisis Amid War », TIMEP, 12 février 2024 (en ligne). Le Monde, 25 mars 2026 (en ligne). « Le trafic du canal de Suez : d’une crise à l’autre », DG Trésor, 26 août 2025 (en ligne). Voir aussi : portwatch.imf.org Asharq al-Awsat, 13 mars 2026 (en ligne). Données de la Banque centrale d’Égypte (en ligne). Sur la situation des Égyptiens dans le Golfe : The New Arab, 10 mars 2026 (en ligne). Dalia Ghanem, « The End of the Gulf’s Gilded Age? », German Marshall Fund, 1er avril 2026 (en ligne). Littéralement, « ils ont de l’argent comme du riz ». Ces propos, très commentés en 2015, avaient été tenus lors d’une conversation entre Sissi, son chef de cabinet et le chef dont l’enregistrement avait fait l’objet d’une fuite. Wall Street Journal, 13 septembre 2019 (en ligne). Fabrice Balanche, « Le remodelage du Moyen-Orient de Gaza à l’Iran », Conflits, 2 mars 2026 (en ligne). Baudouin Long, « L’Égypte face à la guerre à Gaza : un délicat jeu d’équilibre », The Conversation France, 2 septembre 2025 (en ligne). Le Point, 23 octobre 2025 (en ligne). Fatiha Dazi-Héni, « La troisième guerre du Golfe, un tournant majeur de l’architecture régionale », Orient XXI, 12 mars 2026 (en ligne).
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