● Revue Conflits
📅 17/04/2026 à 04:30
Livres 17 avril
Géopolitique
👤 Revue Conflits
Islam, Hérodote et question d’Orient. Aperçu des livres de la semaine. L’islam des Lumières : Histoire de l’humanisme musulman (VIIe-XXIe siècle) Olivier Hanne, Tallandier, 368 pages, 23,90 euros Dans un contexte où le débat public sur l’islam oscille trop souvent entre fascination orientaliste et rejet catégorique, Olivier Hanne, islamologue reconnu et chercheur-associé à l’université d’Aix-Marseille, propose avec L’islam des Lumières une perspective aussi nécessaire qu’audacieuse. Loin des clichés qui figent l’islam dans un présent conflictuel ou dans un Moyen Âge fantasmé, l’auteur déploie une fresque de quatorze siècles pour mettre en lumière les courants humanistes qui ont traversé la civilisation musulmane. Le titre lui-même constitue un pari historiographique : parler d’un « islam des Lumières » revient à défier les narratifs dominants qui opposent mécaniquement raison occidentale et obscurantisme islamique. Hanne ne verse toutefois pas dans l’apologie. Avec la rigueur de l’historien qu’on lui connaît depuis ses travaux sur L’Alcoran ou L’Europe face à l’Islam, il documente méthodiquement les moments où la pensée musulmane a épousé des valeurs humanistes : le mutazilisme rationnel des IXe-Xe siècles, la philosophie d’Averroès et d’Avicenne, le soufisme mystique d’Ibn Arabî ou de Rûmî, jusqu’aux mouvements réformateurs de la Nahda au XIXe siècle et aux intellectuels contemporains comme Mohammed Arkoun ou Abdennour Bidar. L’ouvrage révèle comment, à différentes époques, des penseurs musulmans ont privilégié l’exégèse contextuelle sur le littéralisme, la primauté de la raison sur le dogme figé, et l’ouverture universaliste sur le repli identitaire. Olivier Hanne montre que ces courants, loin d’être marginaux, ont profondément marqué l’histoire intellectuelle de l’islam, même s’ils ont souvent été éclipsés par les pouvoirs politiques ou par des lectures plus rigoristes. Le livre déconstruit ainsi l’idée d’une incompatibilité essentielle entre islam et humanisme, entre foi musulmane et tradition des Lumières. Particulièrement stimulante est la manière dont l’auteur établit des parallèles entre les débats théologiques en terre d’islam et ceux qui ont agité la chrétienté médiévale et moderne. La question du rapport entre foi et raison, la tension entre liberté individuelle et autorité religieuse, la place de l’interprétation face au texte sacré : autant de questionnements qui ont travaillé les deux civilisations, souvent aux mêmes époques. Cette approche d’histoire croisée, chère à Olivier Hanne, permet de sortir du piège de l’exceptionnalisme comme de celui du relativisme culturel. Les pages consacrées aux penseurs contemporains auraient mérité davantage de développement, tant les enjeux actuels autour de la réforme de l’islam sont cruciaux. Néanmoins, L’islam des Lumières s’impose comme une contribution majeure au débat sur l’islam en France et en Europe. En historien rigoureux, Olivier Hanne offre les outils intellectuels pour penser un islam compatible avec les valeurs démocratiques et humanistes, non par concession ou syncrétisme, mais par fidélité à ses propres traditions intellectuelles trop souvent oubliées. Tigrane Yégavian * Hérodote, 50 ans de géopolitique : Un hommage mérité à l’héritage d’Yves Lacoste Hérodote, Cinquante ans de géopolitique : Hommage à Yves Lacoste, Numéro : 200-201 (numéro double), 304 pages, 24 euros. La revue Hérodote célèbre son cinquantième anniversaire avec un numéro 200 qui constitue bien plus qu’un simple jalon éditorial. C’est un monument intellectuel rendant hommage à Yves Lacoste et à l’écosystème qu’il a créé. Sous la direction de Béatrice Giblin depuis 2006, Hérodote demeure la grande sœur des revues de géopolitique francophones. Ce qui frappe dans l’histoire d’Hérodote, c’est la capacité d’Yves Lacoste à construire un véritable écosystème. L’Institut français de géopolitique, créé en 2002 à Paris 8, forme des analystes à cette approche si particulière : une géographie engagée, critique, ancrée dans les territoires et leurs représentations contradictoires. Nul ne met en doute que ce grand géographe, tellement atypique dans la corporation des géographes, a joué un rôle déterminant dans le retour désormais incontestable de la géopolitique, tant chez les universitaires, qu’ils soient géographes, politistes spécialistes des relations internationales ou historiens spécialistes de l’histoire contemporaine, que chez les journalistes qui furent les premiers à s’en emparer. Ce numéro commence par un regard rétrospectif sur l’histoire d’Hérodote, sur la méthode mise en œuvre au fil des numéros et sur les thèmes majeurs qui caractérisent l’approche géopolitique de la revue. La deuxième partie est quant à elle prospective puisque y sont abordées sous des angles inhabituels des questions géopolitiques actuelles. Béatrice Giblin, membre fondateur en 1976, incarne cette continuité intellectuelle. Elle a préservé l’ADN de la revue tout en l’adaptant aux enjeux contemporains : du monde arabe à l’Ukraine, des migrations à l’Arctique. Le parcours d’Hérodoteest marqué par des pertes douloureuses. Barbara Loyer, décédée le 13 avril 2024 à 62 ans, était une figure centrale de l’IFG. Directrice de l’Institut de 2010 à 2018, spécialiste de l’Espagne, elle a affiné la méthodologie géopolitique. Ses articles sur les Bonnets Rouges ou les Balkans témoignent d’une rigueur intellectuelle remarquable. Delphine Papin, docteure de l’IFG et responsable infographie au Monde, a démontré dans ses articles combien la carte est un outil de raisonnement géopolitique. Son travail de 2012 sur la cartographie illustre parfaitement comment représenter la complexité des conflits. Marc-Antoine Pérouse de Montclos, politiste à l’IRD, illustre la position intellectuelle d’Hérodote. Ses contributions sur le Sahel, notamment dans le numéro 172 de 2019, déconstruisent les grilles simplistes sur Boko Haram et l’intervention française. On lira avec intérêt également l’article de Marie Jego sur la Russie. Depuis Conflits, nous saluons fraternellement la revue Hérodote. En un demi-siècle, elle a imposé une école française de géopolitique, ancrée dans la géographie, attentive aux rivalités de pouvoir sur les territoires. Ce numéro 200 est un aboutissement et une promesse : celle d’une géopolitique exigeante, démocratique et citoyenne, fidèle au chemin initié par Yves Lacoste. Tigrane Yégavian * Stéphanie Prévost, La Bataille de l’Opinion, Les Questions d’Orient au Royaume-Uni, Fin XIXe-début XXe siècle,Presses Universitaires François-Rabelais, 2025, 397 pages, 26€. C’est dans le transept nord de l’abbaye de Westminster, lieu de couronnement des rois d’Angleterre et du Royaume-Uni depuis Guillaume le Conquérant en 1066 et nécropole royale et nationale que repose, non loin de Lord Palmerston, le plus célèbre défenseur britannique de la cause arménienne, William Gladstone (1908-1898). Le politicien libéral, surnommé par ses partisans le Grand Old Man, y est éternisé par une sculpture en marbre de style victorien à laquelle il faut tenter de redonner vie en l’imaginant dans toute la force de son éloquence déclarer d’une voix de chanteur riche et vibrante captivant l’auditoire, jouant sur les modulations les plus expressives et teintées d’une fine pointe d’accent de Liverpool : « To serve Armenia is to serve Civilization » ! Faire revivre la statue de Gladstone grâce au panégyrique qu’en fit l’historien et politicien libéral James Bryce (1838-1922) est un excellent exercice pour aborder la lecture de la Bataille de l’Opinion, livre tiré de la thèse soutenue en 2010 de Stéphanie Prévost, jeune universitaire enseignant l’histoire britannique et spécialiste des relations entre la Grande-Bretagne et l’Empire ottoman. Depuis 2021, l’autrice est membre de l’Institut Universitaire de France et s’intéresse dans ce cadre à l’émergence de l’internationalisme libéral et à ses dimensions pratiques en amont de la création au début des années 1920 du droit international des réfugiés. L’ouvrage aborde la ou plutôt les Questions d’Orient sous un angle inhabituel. Il ne s’agit pas ici de politique étrangère ou de diplomatie : un seul livre ne suffirait pas traiter le rôle de la Grande-Bretagne et de son Empire dans le « règlement », toujours en suspens à l’heure actuelle, des différents volets -des Balkans à l’Afghanistan, de l’Arménie jusqu’à Jérusalem, du canal de Suez au détroit d’Ormuz, de la Question d’Orient ! L’autrice entend aborder la Question d’Orient comme un phénomène « protéiforme », occupant à la fin du XIXe siècle, une place centrale dans la culture politique britannique. Le premier mérite du livre est de permettre au lecteur de prendre la mesure de cette question, non pas à l’aune des relations de la Grande-Bretagne avec le reste du monde –il faut avoir à l’esprit que la préservation de l’Empire britannique a justifié la plupart du temps une ligne réaliste de maintien de l’intégrité de l’Empire ottoman, mais plutôt du point de vue de la politique intérieure. Ainsi, le livre propose de considérer plusieurs aspects de la Question d’Orient comme une matrice idéologique du système bi-partisan, une pierre d’achoppement entre libéraux et conservateurs au sein de l’enceinte du Parlement, mais aussi au sein d’une nébuleuse d’associations qui drainèrent « l’opinion publique » britannique à la fin du XIXe siècle. Par exemple, l’Eastern Question Association qui, grâce à la collaboration de Gladstone parvint à remporter un certain soutien dans le monde ouvrier et parmi les Radicaux non sans provoquer de nouvelles lignes de clivage avec les anciens Whigs et surtout les Lords. Stéphanie Prévost montre que les Questions d’Orient sont au cœur d’une démocratie caractérisée par de vifs débats et qu’elles ont joué un rôle déterminant par exemple lors de la victoire libérale lors des élections de 1880. Bien sûr, le livre ne manque pas d’aborder le volet le plus retentissant de l’engagement de Gladstone contre « les atrocités turques en Arménie ». Une jeune fille arménienne de quatorze ans, Gulizar avait été enlevée par Moussa Bey, chef kurde connu pour ses nombreuses exactions à l’encontre des Arméniens dans le vilayet de Bitlis. L’enlèvement, le viol, la conversion et le mariage forcé de Gulizar suscitèrent émoi et publicité grâce à une photographie de la jeune fille imprimée au format carte postale et largement diffusée, comportant au recto un extrait d’une lettre devenue célèbre de Gladstone (27 août 1889). Ainsi, la voix de Gulizar fut entendue jusqu’à Londres et Moussa Bey traduit devant un tribunal à Constantinople. Cette histoire dans l’histoire est celle de mon arrière-grand-mère racontée dans le récit d’Arménouhie Kévonian, Les Noces Noires de Gulizar (Parenthèses, 2005). Stéphanie Prévost montre avec clarté et précision comment à partir de « l’affaire Moussa Bey », la question arménienne parvint à s’imposer dans le débat public. Taline Ter Minassian
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