● Maddyness
📅 16/04/2026 à 07:00
Pourquoi le private equity s’impose face au venture capital dans la tech européenne
Cybersécurité
👤 Julien Khaski
Pourquoi le private equity s’impose face au venture capital dans la tech européenne Sous l’effet du retournement macroéconomique, le private equity s’impose progressivement comme une alternative au venture capital dans la tech européenne. Ce basculement reconfigure les stratégies des investisseurs, les attentes des LPs et les trajectoires de croissance des startups. Temps de lecture : 6 minutes Réservé aux abonnés La fin de l’argent gratuit a profondément changé la donne. Hausse des taux, renchérissement du coût de la dette, normalisation des multiples : les leviers qui soutenaient la croissance des valorisations se sont en grande partie dissipés. Comme le résume Souleyman-Jean Galadima, cofondateur de Sapians, en citant un rapport de Bain & Company : « 12 is the new 5 ». Autrement dit, il faut désormais 12 % de croissance annuelle de l’EBITDA pour obtenir les mêmes multiples qu’auparavant avec 5 %. Dans ce nouveau régime, la création de valeur repose davantage sur la performance opérationnelle que sur les effets de marché. Une évolution qui pèse directement sur le modèle du venture capital. Le “flight to quality” joue à plein. Là où un portefeuille VC pouvait historiquement s’appuyer sur une poignée de succès pour compenser de nombreux échecs, la baisse des multiples, la raréfaction des IPO et l’incertitude technologique rendent ce modèle plus fragile. « Dans un portefeuille VC de dix participations, une seule compensait vraiment les neuf autres. Avec moins de croissance des multiples et plus d’incertitude, ce modèle est mécaniquement plus risqué », observe Souleyman-Jean Galadima. Conséquence directe : les LPs arbitrent. Certains préfèrent désormais viser des TRI de 13 à 14 % sur des stratégies de buy-out ou de growth, plutôt que 17 % sur du venture, avec un niveau de risque bien plus élevé. Les chiffres de collecte traduisent ce rééquilibrage. Entre 2024 et 2025, le buy-out recule d’environ 16 %, quand le venture décroche de 21 %. Dans le même temps, les stratégies d’infrastructure et de dette privée continuent de capter une part croissante des allocations. La tech, nouveau terrain de jeu du private equity Ce basculement s’inscrit dans une dynamique enclenchée dès la fin des années 2010, avec l’arrivée de fonds américains spécialisés en tech private equity, comme PSG ou Marlin. Attirés par des taux bas et une tech européenne en forte croissance, ces acteurs ont contribué à structurer un nouveau marché. « À partir de 2019-2020, nous avons assisté à l’arrivée de fonds américains spécialisés en tech PE. En parallèle, des acteurs traditionnels du private equity ont commencé à s’intéresser au venture, créant de nouvelles dynamiques de sortie », rappelle Xavier Lazarus, managing partner et cofondateur d’Elaia. La correction post-Covid et la remontée des taux ont ensuite rebattu les cartes. Tandis que la fenêtre des IPO se refermait, une partie des investisseurs internationaux réduisait son exposition à l’Europe. Dans ce contexte, le private equity européen a poursuivi sa montée en puissance, en s’imposant comme une voie de sortie alternative pour des entreprises qui ne pouvaient plus se tourner vers les marchés publics. Aujourd’hui, le phénomène est massif. « Entre 2006 et 2010, seulement 8 % des opérations se faisaient avec des fonds de private equity, contre 92 % avec des industriels. En 2025, 80 % des deals de plus de 50 millions d’euros se font avec des fonds de PE », souligne Olivier Combaudou, associé chez Clipperton. Des modèles devenus compatibles Longtemps, les mondes du venture capital et du private equity ont évolué en parallèle, avec des logiques d’investissement très différentes. D’un côté, des fonds VC prêts à financer des pertes pour capter des marchés massifs. De l’autre, des acteurs du LBO focalisés sur des entreprises rentables, capables de générer des flux de trésorerie prévisibles. Mais la maturité des modèles SaaS a rapproché ces deux univers. « En réduisant une partie des investissements de croissance, qui représentent souvent 20 à 30 % du chiffre d’affaires, il devient possible de transformer une entreprise en forte croissance en un actif générant 25 à 30 % d’EBITDA », explique Olivier Combaudou. Les scale-ups technologiques sont ainsi devenues lisibles pour des acteurs du private equity, habitués à raisonner en multiples d’EBITDA. Une nouvelle logique de sortie Ce rapprochement répond également à un désalignement structurel entre les horizons des investisseurs et ceux des entrepreneurs. En théorie, les fonds de venture investissent sur des cycles longs. En pratique, ils doivent souvent organiser des sorties au bout de cinq à sept ans, un délai parfois insuffisant pour accompagner pleinement la trajectoire de certaines entreprises. « Nous nous retrouvions avec des entrepreneurs qui souhaitaient continuer à développer leur société, alors que le VC devait sortir », souligne Olivier Combaudou. Le private equity apporte alors une solution intermédiaire : permettre un cash-out partiel, refinancer l’entreprise et maintenir les fondateurs au capital via des mécanismes de sweet equity. Pour les entrepreneurs, cela ouvre une nouvelle option. Pour les fonds VC, cela peut aussi signifier une sortie plus précoce sur leurs actifs les plus prometteurs. Un modèle VC sous pression Ce mouvement met sous tension l’économie du venture capital. « L’économie du venture repose sur quelques succès exceptionnels qui compensent le reste du portefeuille. Si ces entreprises sortent à 300 ou 400 millions d’euros via des fonds de private equity, le profil risque-rendement devient déséquilibré », analyse Xavier Lazarus. Le risque est clair : supporter un niveau de risque élevé pour un rendement plus proche de celui du private equity. Face à cette évolution, certains acteurs s’adaptent. Elaia, par exemple, a progressivement développé une approche hybride, allant jusqu’à réinvestir dans ses propres participations dans des logiques de buy-out. En 2024, le fonds a également noué un partenariat stratégique avec Lazard pour lancer une plateforme combinant growth et private equity. L’objectif est de couvrir un spectre plus large d’entreprises, des scale-ups en transition vers la rentabilité aux sociétés plus matures générant du cash. Au-delà des stratégies individuelles, c’est toute la chaîne de financement de la tech qui est en train de se recomposer. Entre le venture pur et le LBO traditionnel, un segment intermédiaire émerge : celui des entreprises en transition, ni totalement en hypercroissance, ni encore suffisamment rentables pour les grands fonds de buy-out. Côté LPs, le mouvement dépasse désormais une simple logique d’allocation. Il impose une nouvelle lecture du risque, de la liquidité et de la prime d’illiquidité. Côté venture, les discours évoluent également, avec un accent plus marqué sur la rentabilité, la maîtrise du cash-burn et la visibilité des trajectoires de sortie. Un basculement durable Le private equity ne se contente plus de capter les succès du venture : il contribue désormais à redéfinir les règles du jeu. Pour les fonds VC, le risque est réel de voir leur modèle fragilisé à mesure que leurs meilleures participations changent de mains. Pour les entrepreneurs, en revanche, une nouvelle voie s’ouvre, plus liquide, parfois plus rapide, mais aussi plus exigeante en termes de performance. Reste une question centrale : ce basculement permettra-t-il de faire émerger des champions technologiques européens durables, ou accélérera-t-il une forme de financiarisation de la tech, au détriment des trajectoires de long terme ? À lire aussi Welcome to the Jungle change de braquet pour se réinventer sur un marché du recrutement bouleversé par l’IA × Envie d'être le premier au courant ? L'actualité économique, des entrepreneurs et de l'innovation, directement dans votre boîte mail, avant tous les autres Réservé aux abonnés Ne passez pas à côté de l'économie de demain, recevez tous les jours à 7H30 la newsletter de Maddyness. SIGNALER UNE ERREUR
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