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📅 15/04/2026 à 16:16
Collabora et LibreOffice en froid : ce qui se joue après des années de conflit
Cybersécurité
👤 Clément Bohic
Les tensions entre Collabora et la Document Foundation sont montées d’un cran. Depuis début avril, les deux organisations s’échangent ouvertement des amabilités par billets de blog. Collabora avait lancé les hostilités avec un post intitulé « Dégageons les développeurs ! ». L’entreprise britannique regrettait que ses équipes aient été évincées de la liste des membres de la Document Foundation. D’autant plus que cette éviction, selon elle, résultait de « préoccupations juridiques non fondées ». Elle n’était pas allée pas plus loin à ce sujet, préférant dénoncer l’orientation prise ces dernières années par la fondation. Entre autres : Nommer du personnel non technique à son conseil d’administration et « accuser les autres de conflits d’intérêts » (c’est le cœur du problème ; nous y reviendrons) Revenir sur des décisions passées du board et du comité de pilotage, par exemple en ressortant LibreOffice Online du placard « pour concurrencer [Collabora] » Menacer des contributeurs pour leur usage de la marque LibreOffice sous licence, tout en ignorant l’usage abusif massif fait par des tiers non contributeurs et non détenteurs d’une licence Retarder une élection puis en invalider les résultats « Lorsque cela fera sens, nous continuerons à contribuer à LibreOffice », expliquait le P-DG de Collabora. Il excluait toutefois clairement de « continuer à investir beaucoup » dans le projet en étant exclu de la gouvernance. Dans ces conditions, poursuivait-il, les travaux se concentreront sur la version de bureau de Collabora Online, lancée il y a quelques mois. Premier symbole, et pas des moindres : l’ouverture d’un Gerrit dédié. Lire aussi : Red Hat prend ses distances avec LibreOffice Une exclusion consécutive à de prétendus conflits d’intérêts Le jour même, la Document Foundation avait pris acte, sans toutefois digérer les accusations de Collabora. Elle avait rappelé que la situation résulte d’une mise à jour des règles communautaires. Ces dernières interdisent désormais le statut de membre au personnel d’entreprises en litige avec la fondation. En toile de fond, des « personnes qui, par le passé, ont pris des décisions dans l’intérêt de leur employeur plutôt que dans celui de la fondation », laquelle aurait pu y perdre son statut d’organisation à but non lucratif. Quelques jours plus tard, la Document Foundation avait donné davantage d’éléments de contexte. Elle pointait, en particulier, deux décisions jugées problématiques. D’un côté, permettre aux entreprises de son écosystème d’utiliser gratuitement la marque LibreOffice pour vendre la suite sur les magasins d’applications d’Apple et de Microsoft. De l’autre, attribuer des contrats de développement/maintenance de la suite à des entreprises qui avaient des représentants au conseil d’administration de la fondation. Collabora accusé d’avoir cherché le statu quo Une fois que les équipes juridiques de la Document Foundation eurent soulevé le risque que ces pratiques faisaient peser sur le statut d’organisation à but non lucratif, les « entreprises ayant bénéficié de ces erreurs » (comprendre Collabora) ont tenté d’entretenir le statu quo. C’était fin 2021. La fondation assure que cet épisode a accru les tensions au board, dans la lignée de l’abandon du Document Collective. Cette organisation distincte, voulue par une partie des administrateurs, était censée « compenser l’inefficacité de la Document Foundation ». Présentée sans préavis à la LibreOffice Conference 2019, elle a suscité d’autant plus d’inquiétudes dans la communauté qu’elle devait puiser dans les ressources financières de la fondation pour alimenter des fonds start-up. En 2023, un audit des autorités allemandes avait fini par confirmer la nécessité d'un changement des processus sous peine de perdre le statut d'organisation à but non lucratif. Un deuxième réalisé l'année suivante avait abouti à la même conclusion. Collabora ayant fait barrage au board, la seule solution fut d'enlever le statut de membre à ses employés, en plus de geler les contrats de développement/maintenance sus-évoqués. Elle aurait en tout cas porté ses fruits, si on en croit la Document Foundation : un troisième audit, effectué fin 2025, a donné un résultat positif. La Document Foundation a-t-elle polarisé la communauté LibreOffice ? Collabora avait réagi en dénonçant des propos trompeurs, diffamatoires et factuellement inexacts. Les personnes accusées ont agi en toute bonne foi, dans le meilleur intérêt de la Document Foundation, avec les informations dont ils disposaient, prétend l'entreprise britannique. Les attaquer est donc « totalement irraisonnable ». Quant au retrait du statut de membre, c'est le choix d'un « sous-ensemble » du conseil d'administration qui a « créé des règles rétrospectives » pour un « bénéfice politique personnel ». Irraisonnable est aussi, selon Collabora, le fait d'encourager des entreprises à signer des accords de licence de marque dont elles n'ont pas besoin, puis de les poursuivre pour avoir livré du code qui aurait pu être couvert par les conditions générales d'exploitation de marque. Lire aussi : LibreOffice change de braquet sur Mac Le board aurait plus globalement profité de « l'impression permanente de crise » dans la communauté LibreOffice pour la polariser et outrepasser ses droits jusqu'à invalider une élection. Ne pas juger le mérite qu'à l'aune des commits Le même jour, la Document Foundation est revenue sur sa perception de la « méritocratie ». Son postulat : il faut aller au-delà de la « légitimité basée sur le graphe des commits ». Autrement dit, ne pas confier l'autorité uniquement à qui produit le code. Cette option, explique-t-elle, est raisonnable au début d'un projet, quand le défi principal est d'ordre technique. Mais pour un projet qui a 15 ans, des millions d'utilisateurs et un environnement juridique et réglementaire complexe, l'approche ne tient plus. Un modèle qui exclut les contributions à la documentation, à la localisation, à la correction des bugs ou encore aux relations médias/institutionnelles est une « méritocratie partielle ». Pas question d'exclure les devs, mais de s'assurer que soit représentée une diversité de perspectives... La Document Foundation se prononce aussi sur la question des conflits d'intérêt. La présence d'administrateurs dont l'employeur a un intérêt commercial direct dans l'orientation du projet rend la notion de méritocratie plus complexe. Quand bien même ces personnes seraient de bonne foi, peut-on vraiment construire une structure de gouvernance autour de leurs contributions ? Les conflits d'intérêts sont « inhérents » à une telle situation, estime la fondation. La Document Foundation appelle à prendre en compte un autre aspect : le long terme. Dans cette perspective, le mérite doit aussi être mesuré à l'aune de la capacité à créer les conditions futures de croissance du projet. A fortiori si on considère que ses créateurs sont susceptibles de finir par passer la main. La Document Foundation s'était préparée à une sécession Le 10 avril, la Document Foundation a apporté des précisions supplémentaires. Entre autres sur les fameuses règles communautaires bloquant l'accès au statut de membre. Elles ne s'appliquent qu'aux litiges découlant d'une « mise en danger » de la fondation. On nous en donne trois exemples : risque sur son statut d'organisation à but non lucratif, usage abusif de ses fonds et dommages à ses actifs. Concernant les contrats développement/maintenance, les administrateurs visés évaluaient les offres et supervisaient les équipes de la Document Foundation chargées d'exécuter les marchés. Pour illustrer la volonté de Collabora de maintenir le statu quo, la fondation évoque une politique rejetée par le board en 2021. Elle aurait imposé aux administrateurs de s'abstenir lors des votes sur des sujets susceptibles de présenter des conflits d'intérêts avec leur entreprise. Sur la réouverture du dépôt de LibreOffice Online : la décision de le mettre au rancart fut prise par un board où des développeurs avaient la majorité des votes. Elle ne reflétait pas la volonté générale, que la fondation a fini par suivre. Lire aussi : LibreOffice : le long chemin vers un portage WebAssembly Quant à voir Collabora voler de ses propres ailes, la Document Foundation déclare s'y être préparée depuis au moins 2022. L'éditeur britannique est certes un contributeur important (43 % des patchs sur les 12 derniers mois), mais il n'est pas seul : parmi les 20 principaux contributeurs sur Git, 8 travaillent pour la fondation. Pour ce qui est de Collabora Office for Desktop, il s'agira plutôt d'un concurrent d'OnlyOffice, juge la Document Foundation. Il n'aura effectivement que trois modules, en tout cas dans un premier temps. Bref, il faut plutôt y voir « un témoignage de la flexibilité du moteur de LibreOffice », sur lequel se base Collabora... Des brainstormings communautaires aux réus en petit comité Le lendemain, Collabora a réaffirmé la bonne foi de ses employés. Non sans déplorer que malgré des clarifications, certaines déclarations de la Document Foundation restaient trompeuses, diffamatoires et inexactes. L'éditeur insiste : il n'était pas nécessaire pour lui de signer une licence de marque dans l'optique de distribuer LibreOffice sur les app stores. Il l'a fait parce que la fondation le lui a demandé... et celle-ci souhaite désormais qu'il la rémunère dans ce cadre. Alors même qu'il lui a déjà reversé volontairement « plus de 15 % » de ses revenus app store. Collabora conteste par ailleurs les affirmations de la Document Foundation à propos des contrats de développement/maintenance. Dans les grandes lignes, les personnes concernées n'ont eu aucune vision sur les contrats, les offres concurrentes et les décisions prises. « On exclut des personnes parce que leurs collègues ont fait partie de conseils d'administration qui ont pris des décisions que le board actuel n'apprécie pas ! », s'exclame son P-DG. Et de dénoncer un renfermement de la Document Foundation sur ses équipes : ces dernières années, une partie de la communication est devenue complètement privée, des réunions en petit comité remplaçant les brainstormings communautaires. Un demi-mea-culpa pour les devs de Collabora La Document Foundation a fini par adresser une lettre ouverte aux développeurs de Collabora. Rappelant le danger qui a pesé sur son statut d'organisation à but non lucratif, elle concède ne pas avoir pu « résoudre le problème au cas par cas ». « La structure était biaisée et les dommages furent réels », martèle-t-elle. Illustration générée par IA
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