● Journal du Net 📅 15/04/2026 à 12:44

"On se retrouve le nez dans la boue en Guyane" : comment la majeure cyber de l'IHEDN transforme des carrières

Géopolitique 👤 Pascal Coillet-Matillon
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La majeure souveraineté numérique et cybersécurité de l'IHEDN allie sélection rigoureuse et formation exigeante de ses auditeurs. Qui ne le regrettent pas. Une fois franchi le poste de garde de l’Ecole militaire, dans le VIIe arrondissement de Paris, une marche d’une dizaine de minutes s'impose pour atteindre l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Le parcours serpente entre les bâtiments militaires, longe le manège équestre puis la cour d'honneur où le général de Gaulle passait les troupes en revue en 1959. Fondée en 1936 dans le but de réunir de hauts responsables de l’Etat et de la société civile afin de promouvoir une culture stratégique partagée, l’institution propose aujourd’hui cinq parcours de formation annuels qui leur sont destinés. Ceux-ci portent sur diverses thématiques, telles que la politique de défense, la sécurité économique ou encore les enjeux maritimes. Ces parcours sont appelés "majeures". Parmi ces majeures, il en existe une consacrée à la souveraineté numérique et à la cybersécurité (SNC). Créée en 2018 par le général de gendarmerie Marc Watin-Augouard, la SNC rassemble une quarantaine d'auditeurs trois jours par mois, de septembre à juin. "On a monté un programme qui couvre l'ensemble des enjeux de cybersécurité pour fournir aux auditeurs tous les aspects de la matière : civils, militaires, économiques, à l'échelle nationale, européenne, internationale, etc.", explique le général. En quelques années seulement, la SNC s’est imposée comme une référence au sein de l’écosystème de la cybersécurité, attirant des profils seniors désireux d’ancrer davantage leur carrière dans les enjeux liés à la sécurité numérique. Grâce à une sélection exigeante et un riche contenu, "il y a clairement un avant et un après pour les auditeurs", assure le général. Un processus de sélection exigeant "Notre cible, ce sont des cadres-dirigeants et hauts fonctionnaires ou équivalents, qui ont entre 35 et 55 ans", affirme le vice-amiral Henri Schricke, responsable de la SNC depuis trois ans. Parmi ces auditeurs se trouvent des officiers militaires supérieurs, des hauts fonctionnaires de ministères régaliens, des dirigeants de sociétés du CAC 40 et d'entreprises critiques "qui contribuent à la résilience de la nation". S'y trouvent aussi des sénateurs et députés, des chercheurs et professeurs d'université, etc. "Je suis même ouvert aux médias et aux métiers de la communication. Cette année, nous avons par exemple une journaliste de l'AFP et un ancien conseiller en communication de Michel Barnier". Toutefois, il ne suffit pas d'occuper de telles fonctions pour devenir auditeur. "Il faut une position professionnelle qui fait que la formation va servir à quelque chose. Quand on sélectionne un candidat, on se demande quel effet levier cette formation peut avoir dans sa position professionnelle ou dans son entreprise". "L'objectif est de former des gens qui sont au comité exécutif de leur entreprise ou, s'ils ne le sont pas, qu'ils sont appelés à le devenir", affirme le général. Et pour cause, l’ambition de cette majeure est de transmettre aux auditeurs des connaissances en matière de cybersécurité qui éclaireront leurs décisions et irrigueront la société. C'est pourquoi, "quand on sélectionne les candidats, on regarde aussi leur surface de contact avec la société", ajoute le vice-amiral. Le dépôt des candidatures s’effectue entre les mois de décembre et de mars. Elles comprennent un CV ainsi qu’une lettre de motivation. Les candidats présélectionnés sont ensuite conviés à un entretien oral de trente minutes devant un jury composé, entre autres, du responsable de la session nationale de l’IHEDN et du responsable de la SNC. "Je réalise entre 90 et 100 entretiens par an et j'en garde une quarantaine". Lors de cet entretien, le jury vérifie si le candidat "a un minimum de culture cyber, aime travailler en groupe, etc.", révèle le général. "On se demande si on a affaire à un citoyen éclairé et curieux, car il doit l'être. On se demande aussi si on serait heureux de se retrouver avec le candidat pendant trois heures, enfermé dans un bus sans climatisation. On essaie de voir s'il est intéressant, s'il a du savoir-être", affirme l'amiral. Ces soft skills sont si importants dans une candidature que "même celle d'un ancien de Polytechnique et des Mines a déjà été refusée", se souvient le général. Des réseaux d'alumni durables et puissants Une fois sélectionnés, les auditeurs se retrouvent donc trois jours par mois pour des travaux individuels et collectifs. "Cela se passe en général les jeudis, vendredis et samedis", se souvient Michel Séjean, professeur de droit de la cybersécurité et ancien auditeur. Ces travaux aboutissent à des mémoires de recherche. Celui d'Estelle Guyon Abinal, ancienne auditrice et directrice générale de Juridica, une filiale d'Axa, " portait sur la stratégie qu'un Etat peut adopter pour augmenter sa puissance cyber face à l'importance prise par des acteurs non-étatiques", se souvient. A cela s'ajoutent de nombreux voyages organisés en province (Grenoble, Lille, etc.), en Europe (Bruxelles, La Haye, etc.) et à l'international (Washington, Norfolk, etc.), pour évoquer les sujets cyber avec des experts de grandes institutions européennes et mondiales. Chaque année, en décembre, un voyage en Guyane française est organisé au Centre d'entrainement en forêt équatoriale, renforçant la cohésion du groupe. "La Guyane est un moment très fort. On fait un bivouac dans la forêt amazonienne, on dort tous ensemble, on est tous en uniforme, on a parfois le nez dans la boue. Quelle que soit notre fonction, ce bivouac enlève les barrières entre nous", assure Michel Séjean. "On dort avec les bestioles dans la forêt, on fait tout un parcours dans la flotte. La Guyane, ça crée des liens extrêmement forts qui durent dans le temps", affirme le général. Suite à ce voyage traditionnel pour la SNC, de solides réseaux durables se forment, observe le professeur de droit. "Comme on le dit tous, l'IHEDN, c'est le dernier endroit où on se fait des amis d'enfance ! Les auditeurs créent des réseaux, et les alimentent via des boucles WhatsApp et les réseaux sociaux, pour partager des informations, se donner des coups de pouce, organiser des événements, etc. Dans le cadre du Forum InCyber, j'invite par exemple souvent des auditeurs à intervenir. Cette majeure est un vivier de compétences très intéressant", confirme le général et fondateur du Forum InCyber. "Hélas je ne peux pas aller à toutes les réunions amicales des anciens auditeurs, sinon je serais tous les jours au restaurant !", s'amuse-t-il. "Effectivement, cette majeure crée une communauté active sur laquelle n'importe qui peut s'appuyer. C'est un réseau d'une grande efficacité et la communauté des alumni est d'une richesse impressionnante avec une vraie volonté d'entraide qu'on ne trouve pas ailleurs", affirme le vice-amiral. "Ce réseau est une communauté qui permet de porter des projets, comme mon offre législative sur l'Osint", visant à réguler la récupération de leaks, affirme Michel Séjean. Une diffusion de la cybersécurité dans les décisions et la société "Cette majeure transforme beaucoup d'auditeurs : ils montent en puissance dans leur cursus personnel, abordent les problèmes avec un point de vue stratégique, et comprennent combien les questions de cybersécurité sont un enjeu vital pour les entreprises et administrations", observe le général. "Après la session, les auditeurs disent qu'ils voient les choses autrement quand ils prennent des décisions. Ils expliquent qu'ils sont capables de faire appel à d'autres expertises pour éclairer leur décision", observe le vice-amiral. Le député Eric Bothorel, ancien auditeur de la majeure, le confirme : "Cette majeure a nourri positivement ma façon de légiférer car elle m'a permis de m'enrichir du savoir des autres". Quant à Michel Séjean, il accompagne désormais ses élèves à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), chez Orange Cyberdefense, ainsi que dans d’autres organisations de cybersécurité, grâce à son réseau d'anciens auditeurs, pour les sensibiliser à ces enjeux. "Ils rencontrent des praticiens de la cybersécurité et s'orientent plus facilement vers les métiers de ce secteur. C'est la SNC qui m'a porté vers cette initiative". La majeure réussit donc son objectif : diffuser les enjeux de cybersécurité dans la société, même auprès des plus jeunes.
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