● Journal du Net 📅 10/04/2026 à 17:58

De l'économie de l'attention à l'économie de l'expérience

Cybersécurité 👤 Guillaume De Lacoste Lareymondie
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Et ce que cela change pour l'éducation Avec la généralisation de l’intelligence artificielle, la valeur passe de la production intellectuelle, à l’expérience, à la relation et aux vertus. Nous sommes les témoins et les acteurs d’un changement de paradigme économique, qui bouleverse en premier lieu les métiers du savoir (enseignement, formation, conseil…) et dont l’onde va ébranler toute la gestion des personnes et des compétences. Le collapsus de l’économie de l’attention Le développement de la consommation de masse avait conduit les stratèges des affaires à établir la prééminence de l’attention pour la domination des marchés. Pour capter l’attention, les « contenus » étaient l’actif décisif – vidéos, images, textes, musiques, inventions, procédés, logiciels… –, tenus en monopole par le brevet et le droit d’auteur. Ce paradigme a connu son apogée au début des années 2000. Jean-Marie Messier, président-créateur du groupe Vivendi, vaticinait alors sur les synergies de l’eau et de l’édition : il fallait produire des contenus pour remplir des tuyaux de distribution. Et Patrick Le Lay, PDF de TF1, plastronnait de « vendre aux annonceurs du temps de cerveau humain disponible ». La déferlante internet a poussé à son paroxysme l’économie de l’attention, avec les réseaux sociaux – ce flux continu de sollicitation mentale alimenté par une production effrénée de contenus toujours plus aguicheurs et insignifiants –, tout en ébranlant les fondements de la propriété intellectuelle en raison de la facilité à copier et à diffuser. Aujourd’hui, la multiplication des agents nourris à l’intelligence artificielle ruine ce schéma frénétique : La capacité de production de contenus est devenue virtuellement infinie et peut être assurée par quasi n’importe qui. Pour répondre à cette déferlante, le traitement des contenus lui-même est automatisé. Au final, ce sont des robots qui consomment la production de robots, jusqu’à l’absurde et jusqu’à la fraude industrialisée. Ce vaste cycle crée de moins en moins de richesse. Au rythme des développements en cours, l’évidence en sera vite partagée. Le contenu, en soi, a perdu de sa valeur. Ce qui était un capital, le savoir et la production intellectuelle, est devenu un commun surabondant. Le droit de la propriété intellectuelle, établi sur le travail de l’esprit et sur la rareté, ne permet plus de le saisir. Et l’attention du public, toute tributaire des algorithmes qui l’alimentent, est plus que jamais éparpillée et inconsistante. L’économie de l’attention a vécu. Le cas critique de l’éducation L’éducation est vécue selon ce même modèle enté sur les contenus : produire des savoirs et les transvaser dans des apprenants. Quand les officiels dissertent d’assimiler des connaissances pour pouvoir les mobiliser à bon escient, la pratique consiste surtout à ingurgiter des formules pour les régurgiter à la demande. D’où des programmes scolaires toujours plus copieux. D’où le développement du e-learning avec une intense production de contenus, à peine scénarisés pour les rendre plus digestes. L’évaluation elle-même repose sur la production personnelle de contenus : devoirs, rapports, mémoires… Cette approche a perdu une large part de sa pertinence aujourd’hui où produire quelque chose de satisfaisant ne présente plus de difficulté. Les écoles et centres de formation vont devoir prouver autrement la réalité des compétences acquises par leurs élèves. Il est urgent d’en revenir aux fondements de l’enseignement. Éduquer veut dire « conduire hors de » ; former veut dire « donner une forme », « métamorphoser ». L’éducation consiste à prendre des personnes dans un état initial pour les amener à un état meilleur : plus capables, plus conscientes, plus cultivées, plus compétentes… Ce recentrage doit conduire à évaluer la formation par la capacité d’action : savoir faire, fabriquer, décider… Il s’agit d’apprendre à bien agir, c’est-à-dire acquérir des vertus. À l’arrière-plan des révolutions technologiques, ces notions antiques ont conservé leur pertinence. Il est maintenant nécessaire d’y revenir. La prudence : savoir discerner la situation concrète. Elle repose sur les connaissances acquises et sur la capacité à les appliquer aux sujets et aux contextes. La justice : choisir le bien concret. Elle demande une éducation au jugement. La force : agir avec courage et à exercer sa volonté dans la durée ; c’est la capacité physique et morale de la personne. La tempérance : agir avec modération et contrôle de soi ; c’est la discipline personnelle. L’éducation est, dans son essence, une expérience de transformation personnelle. Le contenu, notamment le savoir, est un moyen au service de cet objectif. Vers une économie de l’expérience Le plus important, in fine, est l’expérience concrète vécue par les personnes – expérience qui vit des relations humaines dont elle est constituée et qui est portée par la qualité de l'action, donc par les vertus. Dans l’éducation, c’est l’expérience de l’apprenant ; pour un service, c’est celle du bénéficiaire ; pour un produit, c’est celle de l’usage ; pour une œuvre, c’est celle du public… Le public le sait et le valorise. D’où le succès des offres expérientielles : concerts, événements sportifs, fêtes locales, parcs d’attraction, salles de sport, jeux de société, etc. – alors que tous les contenus et toutes les rencontres sont potentiellement disponibles dans le monde digital. À l’heure de la saturation de l’attention, l’enjeu des affaires est de suspendre le flux des sollicitations qui disperse les clients, pour les faire entrer dans la durée, au sens de Bergson : le continuum du mouvement de la vie et sa perception dans le flux de la conscience. En prenant en charge tout ce qui est potentiellement répétitif et fastidieux, le digital en général, et l’IA et la robotique en particulier, laissent une nouvelle place à ce qui est proprement humain : le discernement, l’engagement, l’action, la relation, le vécu, le temps. C’est un renversement de focale, du contenu vers l’expérience vécue et vers la relation humaine. C’est surtout une opportunité collective unique de remettre les personnes au cœur de l’économie.
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