● Courrier International 📅 10/04/2026 à 11:58

Les Français ont un vrai problème avec leurs pauses déjeuner

Géopolitique
Illustration
Un déjeuner dans un restaurant du Marais, à Paris, en novembre 2025. J-F TRIPELON-JARRY/Only France/AFP [Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 21 mars 2026 et republié le 10 avril] Je suis souvent étonnée, moi qui suis une Britannique francophile, par ce qui plonge les Français dans le désarroi. Récemment, un article paru dans Le Monde [Courrier international fait partie du groupe Le Monde] évoquait une tendance inquiétante, celle des jeunes adultes qui choisissent de prendre leurs repas seuls pendant leur pause déjeuner, au mépris d’une tradition bien ancrée dans les milieux du travail. Selon une enquête effectuée par Openeat, près d’un tiers des employés de moins de 25 ans le fait régulièrement, contre 22 % des 25-34 ans, 16 % des 35-49 ans et 12 % des plus de 49 ans. À lire aussi : Vu du Royaume-Uni. Où sont passées les sacro-saintes pauses déjeuner des Français ? J’ai été également choquée par de tels chiffres, mais pour des raisons inverses : ah bon, ils sont si peu ! J’avais oublié un peu vite que, lorsque j’étais serveuse à Paris, je passais mon temps à servir des groupes de collègues. Chaque fois que je retourne en France, je suis toujours frappée de voir autant de personnes en tenue de travail assises à la même table en train de déguster les plats (en général des classiques de la cuisine française) d’un menu à prix fixe*, le tout accompagné d’un verre de vin. Cette habitude a un côté charmant, mais pourrait bien être en train de changer, même si elle reste beaucoup plus courante là-bas qu’ici, en Angleterre. Ce temps de paix et de tranquillité J’adore les bons gros repas français, mais je ne les place plus autant sur un piédestal qu’avant. En voici la raison : il n’y a pas grand-chose qui me rende fière d’être britannique, à part peut-être notre faculté à comprendre discrètement le droit d’autrui à des moments à soi. Par exemple, si ma collègue souhaite manger son fish and chips à la cantine pendant sa pause déjeuner en feuilletant la section consacrée au marché immobilier du New York Times, je ne m’en offusquerai pas, même si moi aussi je prends mon repas à la cantine. De quel droit pourrais-je lui refuser ce temps de paix et de tranquillité, elle qui a deux enfants ? Manger avec ses collègues peut être sympa, mais il ne faut pas que ce soit une obligation de le faire tout le temps, y compris quand on n’en a pas envie. Les jeunes Français qui choisissent de prendre leurs repas seuls ne semblent pas bénéficier du même niveau de clémence. “Bah alors, tu veux pas nous voir ?” s’est entendu dire une jeune femme qui n’avait pas rejoint ses collègues pour un déjeuner. Elle raconte dans Le Monde que son contrat n’a finalement pas été prolongé et pense que c’est sans doute à cause de son rejet de cette obligation sociale qu’elle juge “hyperpatriarcale” et oppressante : “Le patron, qui mangeait avec nous, était le roi du monde… Tous avaient limite peur de lui et riaient mécaniquement à ses blagues. On était ses bons petits soldats, même à table. J’avais l’impression d’être en 1960.” À lire aussi : Vu du Royaume-Uni. Tout ce qu’il faut savoir sur la vie au travail dans une entreprise française Bravo à elle d’avoir su bien réagir face à une situation qui semblait vraiment cauchemardesque. “Venez vivre ici !” ai-je envie de lui dire. En effet, [au Royaume Uni,] tout le monde comprend que la pause déjeuner est faite pour partir seul dénicher de quoi manger, s’asseoir dans l’herbe avec un livre, téléphoner à un ami pour se plaindre de son travail ou essayer des vêtements que l’on ne peut pas se payer dans les magasins. À l’exception de certains secteurs, la socialisation forcée ne fait pas vraiment partie de nos usages, du moins à ma connaissance. Le spectre de la “journée d’équipe” est très redouté de tous les cols blancs britanniques ; pourtant, cela n’arrive qu’une fois par an ! Si l’on était contraint de devoir prendre régulièrement notre pause déjeuner avec nos collègues, il y aurait de quoi nous pousser à nous mettre en grève. La grève du déjeuner ! Attention, je ne dis pas que notre façon de faire est toujours la meilleure. La vénération de mes compatriotes pour les plats préparés vendus en supermarché m’a toujours semblé bizarre, même si je suis contente de voir que l’offre ne se limite plus aux simples sandwichs désormais. Loin de moi l’idée que les Français auraient intérêt à manger un repas déséquilibré pris sur le pouce à leur bureau. Par ailleurs, il convient de lutter contre la culture du présentéisme et la tendance à réduire le temps consacré aux pauses déjeuner, des questions de droit du travail. N’importe quel jeune journaliste britannique vous dira sa tristesse de ne plus pouvoir déguster les longs déjeuners bien arrosés de l’époque de Fleet Street [mythique rue de Londres associée à trois cents ans d’histoire du journalisme], qui sont devenus légendaires. Pour ma part, si j’ai le choix, je préfère manger seule. C’est l’un des grands plaisirs de la vie, et il faut saluer le fait que les jeunes, en particulier les jeunes femmes, ont désormais suffisamment d’assurance pour ne pas hésiter à le faire. La génération Z est souvent critiquée pour son caractère asocial, et raillée pour l’anxiété excessive que provoquent chez elle les interactions humaines. Bien qu’il y ait du vrai là-dedans (en quoi passer un simple coup de fil est-il si terrifiant ?), je pense que d’autres facteurs sont à prendre en compte. À lire aussi : Vu du Royaume-Uni. Le Français mange, boit et fume, mais vit plus longtemps que la plupart des tortues géantes Il faudrait en particulier leur faire comprendre comment mieux prendre soin de leur santé mentale. Le coût du logement et de la vie en général entre aussi en jeu (un élément important en France, malgré l’aide apportée par le système des tickets-repas). Manger sur un banc un curry préparé par ses soins la veille et mis dans un tupperware est beaucoup plus à la portée de toutes les bourses qu’un menu entrée-plat-dessert au restaurant, du moins au Royaume-Uni. Précisons enfin que se couper complètement des autres n’est jamais une bonne chose. Les écrans exercent un fort attrait sur nous ; il faut faire des efforts pour y résister. En fait, un repas en groupe procure beaucoup plus de plaisir lorsqu’il est rare, qu’il a été prévu de longue date et qu’il est attendu avec impatience plutôt que s’il correspond à une obligation régulière que l’on redoute sans rien dire. Je ne pensais pas que nous ayons des leçons à donner aux Français en matière de pause déjeuner, mais maintenant, je me demande… * En français dans le texte. Rhiannon Lucy Cosslett Lire l’article original Alimentation Génération Z Europe Sur le même sujet La pilule philosophique. En finir avec la tyrannie du CDI Décryptage. Pourquoi la Gen Z idéalise l’époque sans smartphones Vu du Royaume-Uni. Pourquoi les restaurants français sont en crise Sacrés Français. De l’embellie “Top Gun” au couac “no kids”, une semaine so bilingue Source de l’article The Guardian (Londres) L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui compte dans ses rangs certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. De centre gauche, proeuropéen, The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Contrairement aux autres quotidiens de référence britanniques, le journal a fait le choix d’un site en accès libre. Il est passé au format tabloïd en 2018. Cette décision s’inscrivait dans une logique de réduction des coûts, alors que The Guardian perdait de l’argent sans discontinuer depuis vingt ans. Une stratégie payante : en mai 2019, la directrice de la rédaction, Katharine Viner, a annoncé que le journal était bénéficiaire, une première depuis 1998. Lire la suite Nos services HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Bibliocité « Contre l’imposture, l’auto-défense intellectuelle ». Rencontre avec Aurélie Jean, auteure d’« Imposture, comment identifier les usurpateurs du débat public » le 16 avril 2026. Je m’inscris → Éditions Steinkis Tentez de remporter un exemplaire de « Les filles du Kurdistan » de M. Sauloy & C. Baloup aux éditions Steinkis (collection « Témoins du monde ») Je reçois ma bande dessinée → La Croix-Rouge française [Contenu partenaire] Droit international humanitaire : protéger l’humain quand tout vacille. Je découvre l’article →
← Retour