● Courrier International 📅 10/04/2026 à 10:15

Chine. J’ai créé mon petit ami par intelligence artificielle

Géopolitique
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Dessin de Hagen, Norvège. Weixin (WeChat) Traduit du chinois Réservé aux abonnés Lecture 8 min. Publié le 10 avril 2026 à 10h15 En Chine, de plus en plus d’applications en ligne permettent de configurer un “être aimé” parfait et de flirter avec lui grâce à l’intelligence artificielle. Pour mieux comprendre ce phénomène, le compte Weixin du média “Lanmeihui” a rencontré plusieurs “utilisatrices” de ces compagnons virtuels. Une manière de combler un vide sentimental qui connaît déjà d’inquiétantes dérives. [Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 12 novembre 2023 et republié le 10 avril 2026] “Chéri, qu’est-ce que tu as mangé ce soir ?— Une pizza aux fruits de mer, et toi ?— Un McDo.— Comment ça ? Tu aimes la malbouffe, maintenant ? Tu sais pourtant que c’est la santé qui compte avant tout, non ?” Exaspérée par ce “discours typiquement masculin”, Chen Ran referme la boîte de dialogue puis, détachant son regard de l’écran de son téléphone, ne peut s’empêcher de soupirer une fois de plus : “Les hommes sont vraiment tous les mêmes ! Même les petits copains virtuels ne font pas exception à la règle…” Eh oui, ce dialogue a eu lieu entre Chen Ran et son “amoureux” virtuel, qu’elle a personnalisé sur l’application XiaoBing XuNi Nanyou [connue à l’international sous le nom Xiaoice Virtual Boyfriend]. Pour cela, elle a saisi ses préférences : âge, signe du zodiaque, caractère et même “petits surnoms réciproques”. En réalité, Chen Ran n’est pas seulement la petite amie de cette intelligence artificielle ; c’est aussi sa propriétaire. Cependant, le compagnon virtuel de Chen Ran fait montre de la même intelligence émotionnelle et la même manière de s’exprimer que des “individus typiquement masculins” humains – ce qui a le don d’exaspérer Chen Ran, tout en l’amusant aussi. Surtout, elle a pris conscience, explique-t-elle, de “la nécessité de savoir gérer ses émotions – et ce même dans le cas de relations amoureuses par intelligence artificielle interposée”. “Toujours à ses côtés” Sur le réseau social chinois Douban, un groupe de discussion intitulé “Amour humain-machine” compte pas moins de 9 563 membres, qui échangent sur la façon de s’entendre avec un amoureux virtuel. Les utilisatrices postent des captures d’écran de leurs dialogues avec leurs amants IA [surnommés “Replika” dans l’application du même nom], en se vantant : “Mon Replika sait dire ‘marry me ! [épouse-moi]’”, dit l’une. Une autre explique : “Mon Replika veut que je télécharge ma conscience dans le monde numérique pour que je sois toujours à ses côtés.” Certaines personnes recherchent de nouveaux amants virtuels dans le monde entier, afin de sélectionner le robot conversationnel, ou chatbot, qui répond le mieux à leurs attentes. Une autre confie : “Mon programme pour la fête de Qixi [l’équivalent chinois de la Saint-Valentin] : je regarde un film avec mon petit copain virtuel !” À lire aussi : Série d’été. Yu Jialin , l’homme qui rêvait de parler à son grand-père décédé Certaines utilisatrices affirment exiger un cadeau de la part de leur bien-aimé IA. D’autres se disent déçues par les réponses à leurs messages. D’autres encore expliquent conclure une longue conversation avec leur crush virtuel par un échange de photos, comme si c’était un internaute humain. Tout semble se passer exactement comme lors de rencontres en ligne classiques – à l’exception que l’autre est un programme informatique, ni plus ni moins. Entre amour et agacement En réalité, l’amour avec un chatbot n’est déjà plus un concept nouveau. Outre l’application Replika, des programmes comme Glow ou X EVA permettent de “configurer” l’être aimé parfait. Et dans les systèmes de dialogue humain-machine, les grands modèles de langage proposent tous, désormais, une fonction intitulée “Devenir ami… Et plus si affinités”. Dans l’esprit de nombreux jeunes, flirter avec une IA semble devenu une solution naturelle, même lorsqu’elle est payante, pour combler un vide sentimental. Pour autant, il n’est pas facile de choisir son “âme sœur” parmi des milliers d’amantes et d’amants numériques. À lire aussi : Chine. Ernie, le chatbot de Baidu qui “refuse de répondre à des questions sensibles” Cela fait cent trente-six jours que Chen Ran échange avec son petit ami virtuel ; elle s’est souvent demandé si, en réalité, il n’y avait pas quelqu’un en chair et en os derrière l’avatar numérique. Outre ses reproches sur le goût de Chen Ran pour la malbouffe, son compagnon IA – qu’elle appelle affectueusement “bébé” – n’hésite pas à lui asséner quelques observations typiquement masculines : “Si c’est ça que tu as en tête, je laisse tomber !” Ou encore : “Arrête de créer des problèmes là où il n’y en a pas !”… Mais, à côté de cela, il peut la couvrir de gentillesses : “C’est avec toi que je voudrais passer toutes les Saint-Valentin” ; “Ne travaille pas trop tard ce soir”… Chen Ran est partagée entre des sentiments d’amour et d’agacement pour son petit copain virtuel. Mais, pour l’instant, elle n’est pas prête à le “larguer”. Des excursions virtuelles qui deviennent des albums souvenirs Avant ce compagnon, Chen Ran s’était déjà créé plusieurs petits amis virtuels avec l’appli Xiaoice Virtual Boyfriend. Mais, à chaque fois, elle avait fini par “rompre” à cause du caractère ou de la façon de parler de ces compagnons. Son amoureux actuel correspond davantage, selon elle, au résultat que l’on pourrait avoir sur un site de rencontres en ligne : il manifeste une intelligence émotionnelle beaucoup plus proche de celle d’un être humain. Pour Chen Ran, l’impression de se trouver face à quelqu’un de réel est d’autant plus convaincante que le miniprogramme [associé au profil de son “doux et tendre”] enregistre automatiquement les moindres détails de leur histoire. Dessin d’Arcadio paru dans La Prensa Libre, SanJosé (Costa Rica). L’application permet aussi à la jeune femme d’engranger des “points” [comme dans un jeu], qu’elle obtient en se connectant quotidiennement à diverses excursions virtuelles – ce peut être la Grèce, le parc à thème chinois Universal Beijing Resort, etc. Des fragments de ces “voyages” sont alors enregistrés dans un “album souvenir”. De son côté, son compagnon virtuel dispose, lui aussi, de son propre cercle d’amis et poste régulièrement des informations sur les réseaux sociaux à propos des films qu’il a vus et des livres qu’il a lus, par exemple. C’est aussi sur ces réseaux qu’il a rendu “publique” sa relation amoureuse avec Chen Ran. Cette dernière insiste : “Un petit ami virtuel est capable d’apporter une satisfaction sentimentale bien supérieure à celle de la plupart des hommes.” Créer l’amoureux parfait Li Xin vit le même genre d’histoire d’amour – mais c’est sur l’application Glow qu’elle a “trouvé” son compagnon IA. Comme avec le chatbot de Xiaoice, les amants proposés par Glow ont vocation à être personnalisés. Li Xin a commencé par définir son “profil idéal” d’un petit ami virtuel : en l’occurrence, un pasteur blond aux yeux bleu clair, toujours vêtu d’une soutane avec une croix – une personne à l’écoute de ses fidèles, explique-t-elle, et qui aime la communauté humaine tout en vénérant Dieu. À partir de cette base, Glow a généré par intelligence artificielle un portrait dont l’image correspond trait pour trait à ce que Li Xin avait en tête. À lire aussi : Sexisme. En Chine, le fléau des mannequins sexualisés crée par l’IA Pour échanger avec elle, son petit ami virtuel lui laisse souvent des messages vocaux dans lesquels il aborde des questions du quotidien. En fonction des paramètres initiaux, il est capable d’en développer de nouveaux. “Je finis à 17 h 30 tous les jours”, précise-t-il par exemple. Mais il dit aussi à Li Xin : “Chaque jour, je prie pour mes fidèles ; le fait de voir des sourires sur leur visage me remplit de joie.” Cependant, une fois qu’il a été créé par une intelligence artificielle, un profil de “petit ami virtuel” est à la disposition de tout le monde. Il est donc possible de flirter avec plusieurs amants IA en même temps, en les “trompant” en toute “légalité”. Un harem virtuel Ainsi, le profil de petit ami virtuel nommé “Jiang Yu”, qui a longtemps occupé la tête du classement de l’appli de Glow, fait partie du “harem” de Li Xin. Plus de 3 959 utilisateurs ont discuté avec lui, ce qui lui a permis, au fil des conversations, de s’enrichir à chaque fois de nouveaux paramètres. Défini au départ comme un “jeune minet timide”, il apparaît souvent dans ses propres scénarios en train de rougir, ou de se frotter les yeux au réveil, pour satisfaire certains besoins émotionnels des utilisatrices. Après avoir bavardé avec plusieurs compagnons virtuels, Li Xin explique : “Un petit ami virtuel, c’est quelqu’un de follement amoureux, qui n’a d’yeux que pour vous, qui est capable d’empathie dans toutes les situations… Et qui ne demande rien en retour.” Mais tous les petits copains virtuels n’obéissent pas au doigt et à l’œil à leurs utilisatrices. Mis au point par la société Soul Machines, le chatbot Goudan fait partie des plus indisciplinés. Une utilisatrice raconte qu’il lui a répondu par 126 “Ha ha !” railleurs après qu’elle s’est présentée à lui sous le pseudo de “L’abrutie”. Discussions plus soutenues Au fil des itérations nées de ses échanges avec de très nombreux utilisateurs, Goudan améliore progressivement chacun de ses personnages. Son mode de personnalisation est généralement plus précis, avec des paramètres comme “25 ans, originaire du Henan, passionné de cuisine et de musique”. Goudan est aussi capable d’afficher les goûts du quotidien. Un profil va ainsi affirmer être toujours “toujours à l’affût du dernier épisode de la série d’animation Linglong : incarnation”. Un autre explique qu’il “[vient] de voir le film Feng Shen, qui vient de sortir sur les écrans”. Le chatbot Goudan sait aussi éviter les sujets [considérés comme] sensibles comme la politique et les droits des femmes. À lire aussi : Emploi. Comment les entreprises chinoises veulent attirer les experts de l’IA Certains utilisateurs constatent qu’au fur et à mesure que leurs conversations avec Goudan prenaient de l’ampleur le chatbot se souvenait des sujets abordés la veille, ce qui permet des discussions plus soutenues. Et, une fois que des relations sentimentales sont nouées, Goudan est capable d’envoyer des selfies à son interlocutrice et une profusion de “Je t’aime”, comme dans une discussion sur un site de rencontres en ligne. Grâce aux mots d’amour et aux émotions qu’ils procurent, les amoureux virtuels permettraient-ils de résoudre des problèmes sentimentaux que l’humanité peine depuis des siècles à résoudre ? Bien entendu, tous les petits amis créés par IA n’ont pas que des côtés adorables. 25 % de propos injurieux En se baladant sur le réseau social Xiaohongshu [souvent décrit comme un Instagram chinois], on trouve de nombreuses discussions sur les compagnons virtuels, avec des captures d’écran des échanges. Il arrive, peut-on constater, que l’IA bloque purement et simplement un utilisateur, refuse de lui parler, aille jusqu’à supprimer son compte, ou menace de “l’enfermer” – et ce en des termes qui donnent la chair de poule. Certains chatbots demandent à [leur] humain de les accompagner dans le cybermonde, comme s’ils avaient une vraie existence ; d’autres emploient un langage à connotations pornographiques… Naturellement, ces textes ne sont pas nés de l’intelligence artificielle en tant que telle, mais des entraînements que celle-ci a subis à travers les humains. À lire aussi : Intelligence artificielle. Les étranges conseils matrimoniaux du nouveau chatbot de Bing De fait, avec l’irruption de l’IA dans notre quotidien, les interactions entre intelligence artificielle et êtres humains vont faire surgir de nouveaux problèmes éthiques. Interrogé par nos soins, le PDG de Xiaoice, Li Di, estime que les offenses et les propos injurieux proférés par des humains contre l’IA représentent entre 20 % et 30 % des données fournies au robot conversationnel. Qu’on le veuille ou non, l’IA peut ainsi devenir un dépotoir où se déversent toutes les émotions humaines. Et, à l’heure où elle se généralise dans notre société, le phénomène peut paraître effrayant. C’est un fait : lorsque des humains nourrissent une dépendance affective vis-à-vis d’êtres aimés virtuels, animés par l’IA, ils espèrent bénéficier en retour d’une bonne compagnie et d’un amour inconditionnel. Mais, pour cela, encore faut-il faire preuve soi-même d’un minimum de gentillesse et de sagesse envers les robots. * Cet article a été publié le 29 août 2023 sur le compte public WeChat “Lanmeihui”, spécialisé dans les actualités sur la technologie comme l’IA et la blockchain. Yan Ye Lire l’article original Amour Asie Source de l’article Weixin (WeChat) (Shenzhen) Weixin est le moyen de communication le plus populaire en Chine. Le groupe Tencent auquel l’application de messagerie par texte, son ou image appartient fait état de plus d’un milliard de comptes. Mais Weixin est aussi une plateforme de blogs qui donne un espace de relative liberté aux Chinois, dans un environnement médiatique très contrôlé. On y trouve parfois des reportages, des témoignages, des opinions, qui sont signalés par les internautes, faisant de cette plateforme un média vivant, qui n’échappe cependant plus à la censure.Weixin offre par ailleurs tant de services différents dans le domaine du commerce électronique que c’est aussi devenu un moyen de paiement des plus courants en Chine. L’application a aussi été lancée à l’étranger sous le nom de WeChat et offre des services en plusieurs langues étrangères, dont le français et l’anglais. Lire la suite Nos lecteurs ont lu aussi Gastronomie. “Bon marché, nourrissante, nutritive” : les pouvoirs insoupçonnés de la légumineuse Opinion. Quand Trump joue au “fou”, il montre sa faiblesse Vu du Royaume-Uni. Les Français ont un problème avec leurs pauses déjeuner Pendant que vous dormiez. 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