● Journal du Net 📅 09/04/2026 à 08:45

Pourquoi les investisseurs américains (re)découvrent l'Europe

Cybersécurité 👤 Guillaume Renouard
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Face à des actions américaines jugées trop chères, à la crainte d'une bulle de l'IA et à l'instabilité de la politique fédérale, les fonds américains investissent des sommes records dans l'économie du Vieux Continent. On l’a un peu oublié aujourd'hui, mais à ses débuts, la seconde administration Trump, dont la sympathie pour l’Europe ne saute pas vraiment aux yeux, affirmait vouloir rendre au Vieux continent sa grandeur passée. “Make Europe Great Again” a même été un slogan mis en avant par Elon Musk et repris par quelques partis populistes européens. Un an plus tard, l’administration Trump a en partie réussi son pari, mais plutôt à ses dépens. En effet, les investisseurs américains diversifient de plus en plus leur portefeuille au détriment des Etats-Unis et au profit de l’Europe. Le Stoxx Europe 600 grimpe, le S&P 500 trébuche La tendance n’est pas tout à fait nouvelle : au premier trimestre 2025, les investisseurs d’outre-Atlantique avaient déjà mis la somme record de 10,6 milliards de dollars dans les ETF européens. Mais elle tend à se poursuivre, et même à s’accélérer. Si les chiffres officiels pour le premier trimestre 2026 ne sont pas encore disponibles, les ETF européens ont déjà récolté 93,5 milliards d’euros sur janvier et février, soit davantage (91 milliards) que sur les trois premiers mois 2025, ce qui signifie de façon quasi certaine que les investissements américains seront également plus élevés et dépasseront le chiffre historique de l’an passé. Le mois de février a également battu le record historique des montants alloués dans les actions européennes. D’autres chiffres vont dans le même sens. En 2025, 20% des activités de capital-investissement (private equity) en Europe comptaient au moins un investisseur américain. Les argentiers d’outre-Atlantique viennent combler certaines faiblesses historiques du Vieux continent, en particulier le financement tardif. Un récent rapport indique ainsi que 73% des capitaux investis dans des tours de table pour de jeunes pousses de l’IA à un stade avancé ont été déboursés par des investisseurs américains. Malgré un contexte géopolitique aussi explosif que morose, les grands indices européens ont ainsi réalisé de solides performances sur ce début d’année. Le Stoxx Europe 600 a atteint un pic historique à plus de 630 points. Le DAX, le CAC 40 et le FTSE 100 ont également tous connu des niveaux records, alors que le S&P 500 a de son côté vécu son plus mauvais trimestre depuis le début d’année 2022, lorsque la brutale remontée des taux d’intérêt pour juguler l’inflation post-Covid avait menacé l’activité économique. Les atouts de l’Europe On aurait naturellement tort d’en conclure que tous les problèmes économiques de l’Europe seraient d’un seul coup réglés tandis que les Etats-Unis seraient, eux, morts et enterrés. Une partie de cette dynamique est d’abord due à un simple effet correctif. Les actions américaines ont connu une très forte popularité au cours des années écoulées, marquées par un puissant essor de la tech emmené notamment par la montée en puissance de l’IA, industrie nettement dominée par les entreprises américaines. Cette dynamique a été telle que les actions américaines sont désormais très chères, surtout dans un contexte marqué par l’imprévisibilité de la politique de la Maison-Blanche et la crainte d’un éclatement de la bulle de l’IA. "Les marchés américains étant fortement concentrés sur quelques géants technologiques, les investisseurs réduisent leur exposition afin de limiter le risque", analyse Pierluigi Capua, gestionnaire de portefeuille chez Credemvita, une compagnie d'assurance. La politique de la BCE, qui a baissé les taux de manière plus agressive que la Fed pour faire repartir la croissance, incite également les investisseurs à se tourner davantage vers l’Europe, les taux plus bas constituant une incitation à investir. Enfin, le changement de politique budgétaire en Allemagne et les dépenses de réarmement massives engagées en Europe constituent également un argument en faveur de l’Europe du point de vue des investisseurs, selon Pierluigi Capua. "Le virage de l'expansion budgétaire en Allemagne change la donne, signalant un abandon de l'austérité au profit d'investissements orientés vers la croissance, susceptibles de revitaliser le cœur industriel de la région. Un engagement massif et à long terme en faveur des dépenses de défense crée de plus un nouveau pilier structurel pour l'économie, stimulant l'innovation et la demande industrielle à travers le continent", estime-t-il. De “Buy America” à “Bye America” Tout autant, sinon plus que par une confiance envers l’Europe, les investisseurs américains sont aussi motivés par une crainte vis-à-vis de la situation macro-économique américaine. Le S&P 500 se négocie actuellement à un ratio cours/bénéfices d'environ 27,7, contre 18,3 pour le Stoxx Europe 600, selon les données du London Stock Exchange Group. Un écart qui s'explique en grande partie par les valorisations mirobolantes de la tech américaine, du fait de la bulle de l’IA précédemment évoquée. Dans ce contexte, la faiblesse historique de l’Europe, à savoir son incapacité à générer des géants technologiques susceptibles de rivaliser avec ceux d’outre-Atlantique, devient une force. Le marché d’actions européen offre en effet une exposition moindre à la tech. Les indices y sont plutôt pondérés en faveur de secteurs institutionnels comme la banque, l'industrie, l'énergie, la santé, la défense et les biens de consommation, des piliers qui rassurent à l’heure où les réminiscences de la bulle internet s’accumulent. Ces fondamentaux solides offrent en outre la garantie de s’apprécier en cas de reprise économique et de stimuli budgétaires, là où les cours de bourse de la tech sont davantage basés sur des spéculations construites sur l’avenir, donc plus instables. Une arme à double tranchant Si l’attractivité de l’Europe est en soi une bonne nouvelle, elle constitue aussi un piège potentiel pour l’économie du Vieux continent. En effet, l’incapacité de l’économie européenne à générer des géants de la tech est en partie due au fait que nombre de jeunes pousses prometteuses ne trouvent pas les financements dont elles ont besoin en Europe une fois atteinte leur phase de maturité. Elles sont dès lors soit directement rachetées par des géants de la tech américaine, soit contraintes de se tourner vers des argentiers d’outre-Atlantique, auquel cas elles finissent par ouvrir un bureau sur place et par devenir des sociétés américaines à part entière. L’Europe constitue ainsi une sorte d’incubateur de R&D géant pour les Etats-Unis, ce que l’afflux actuel de capitaux risque de renforcer. Une situation analysée par le rapport Draghi, qui proposait de nombreuses pistes pour sortir de cette situation. Le Royaume-Uni planche quant à lui sur une réforme de ses fonds de pension pour consolider le paysage en quelques mégafonds capables de débourser de plus grosses sommes lors des tours de table des sociétés tech les plus matures.
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