● Journal du Net 📅 08/04/2026 à 16:12

OpenAI s'offre un media pour réécrire l'histoire

Data Science 👤 Guillaume Renouard
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En achetant TBPN, une émission YouTube qui cartonne parmi l'industrie de la tech, OpenAI entend reprendre la main sur le discours afin de redorer à la fois sa propre image et celle de l'industrie de l'IA dans son ensemble. Jeff Bezos a mis la main sur le Washington Post en 2013, Alibaba a acquis le South China Morning Post en 2015, Marc Benioff s’est offert le Time en 2018. Désormais, c’est au tour d’OpenAI, qui s’apprête à entrer en bourse, de s’acheter son propre media. L’entreprise de Sam Altman n’a cependant pas opté pour un grand media institutionnel, mais pour une chaîne YouTube comptant deux présentateurs et fonctionnant grâce à une petite équipe de onze personnes. Peu connu en France, TBPN, pour Technology Business Programming Network, est un media de niche extrêmement suivi dans la Silicon Valley et par les professionnels de la tech du monde entier. La formule est originale et bien rodée : chaque jour de semaine, les deux présentateurs décryptent l’actualité technologique au cours d’une émission de plus de trois heures diffusée en direct sur les réseaux sociaux, sur un plateau dont le code de couleurs vert rappelle l’univers de Matrix, où des bandeaux défilant alertent sur les cours de bourses des principales valeurs du numérique, les levées de fonds et fusions dans le monde de la tech. Le succès du modèle TBPN Cette formule informelle et décontractée, associée au charisme et à l’habileté des deux présentateurs qui semblent avoir le don de faire parler d’eux, a attiré en très peu de temps une brochette d’invités extrêmement prestigieux représentant tout le gratin de la Silicon Valley, de Mark Zuckerberg à Satya Nadella en passant par Sam Altman, Alex Karp, Joe Lonsdale et Marc Andreessen. Diffusé gratuitement, le media mise sur des partenariats et publicités pour se financer. A peine un an et demi après son lancement, TBPN affiche des statistiques impressionnantes dans un paysage médiatique pourtant difficile : 70 000 spectateurs par épisode, 5 millions de dollars de chiffre d’affaires réalisé en 2025 (qui lui ont permis d’être rentable dès la première année), projetés à 30 millions en 2026, et désormais un rachat par OpenAI pour "quelques centaines de millions de dollars", selon l’entreprise. Son audience, bien que relativement restreinte (à titre de comparaison, Joe Rogan, dont le podcast est le plus suivi outre-Atlantique, rassemble des dizaines de millions d’auditeurs à chaque émission), est hautement spécialisée et finement ciblée, ce qui lui confère une immense valeur. Les entreprises ont donc intérêt à l’utiliser comme un canal pour toucher les ingénieurs les plus talentueux, les VCs et les entreprises de la Silicon Valley, et TBPN peut vendre ses publicités et partenariats à prix d’or. Son succès a motivé le lancement d’une émission européenne, l’European Tech Network (ETN), indépendante de TBPN mais fortement inspirée par sa formule à succès. Récrire le discours la concernant En apparence, tout sourit à OpenAI, qui a mis de l’ordre dans sa relation avec Microsoft et peut donc préparer sereinement son entrée en bourse. Le nombre d’utilisateurs actifs continue d’augmenter, tout comme le chiffre d’affaires. L’entreprise embauche à tour de bras, lève des sommes énormes sans difficulté et décroche de juteux contrats. Mais OpenAI traverse en réalité une période difficile. Elle continue de perdre de l’argent sans espoir d’atteindre la rentabilité dans un futur proche, tout en étant contrainte d’investir des sommes toujours plus importantes dans les centres de données et les puces pour ne pas perdre la course à l’armement contre ses rivaux. Elle subit une très forte concurrence de la part de Google, et surtout d’Anthropic, dont le chatbot Claude a pris une longueur d’avance depuis l’automne, dont le chiffre d’affaires vient pour la première fois de dépasser celui d’OpenAI et qui a un chemin plus clair vers la rentabilité grâce à sa stratégie orientée BtoB. Son choix de s’associer avec l’armée américaine, qui plus est de manière opportuniste après qu’Anthropic a tenu tête à celle-ci, a été très mal vu, tandis que la personnalité de Sam Altman est sous le feu des critiques pour ses pratiques managériales, son double discours et son philanthropisme de façade masquant un arrivisme certain. Le choix de TBPN est à cet égard intéressant. En s’offrant une plateforme sur laquelle les professionnels de la tech sont invités à venir pour de longues discussions informelles, OpenAI peut reprendre la main sur le discours qui entoure ses produits plus facilement qu’en s’achetant un media traditionnel, aussi large et puissant soit-il. TBPN donne en effet à OpenAI une chose qu’elle ne possède pas aujourd’hui : un cadre contrôlé, récurrent, où des questions complexes liées à l’IA peuvent être débattues devant un public d’initiés et de décideurs. Le jour de la sortie d’un nouveau modèle, OpenAI (qui a certes affirmé que TBPN demeurerait 100% indépendant) peut ainsi s'organiser sur l’émission une longue discussion avec les développeurs qui l’utilisent. Lorsque la sécurité de l’IA sera mise en question suite à un piratage massif permis par un chatbot, elle pourra inviter des chercheurs pour évoquer la sécurité de l’IA, au cours d’une longue discussion technique rare dans les media traditionnels, afin de rassurer sur la sécurité de son propre modèle. Elle peut encore inviter un décideur politique lorsqu’un projet de régulation de l’IA est en discussion et suggérer quelle est la position d’OpenAI sur le sujet. TBPN permet également à OpenAI de s’affranchir du seul cycle de l’actualité. Les questions de biais des algorithmes, de l’usage des données, du risque existentiel posé par l’IA ou du déploiement en entreprise peuvent revenir épisode après épisode, avec des voix différentes qui apportent chacune leurs perspectives. Avec le temps, cette répétition façonne la façon dont le secteur perçoit ces enjeux. Gary Marcus, un expert américain de l’IA sceptique vis-à-vis des LLMs et critique d’OpenAI, voit ainsi dans cette acquisition "un coup désespéré à un quart de milliard de dollars : une tentative de contrôler le récit, de détourner l’attention des quelques milliards de dollars qu’ils perdent chaque mois cette année, et des rumeurs selon lesquelles leur action perdrait de sa valeur sur le marché secondaire." Récrire le discours sur l'IA Au-delà de son seul pré carré, OpenAI entend aussi sans doute reprendre le contrôle sur le discours qui entoure l’industrie de l’IA en général. La technologie est en effet extrêmement impopulaire auprès du grand public : un récent sondage montre par exemple que les Américains, pourtant d’ordinaire plutôt technophiles, l’apprécient encore moins que l’ICE, la police de l’immigration de Donald Trump. Ce qui n’est guère étonnant, puisque les professionnels de l’industrie répètent à longueur d’interview que l’IA va mettre tout le monde au chômage et peut-être même détruire l’humanité, ce qui fait dire à certains experts que l’IA a la pire campagne de presse de l’histoire. "Que l’IA nuise ou non réellement au marché du travail, les Américains croient de plus en plus que c’est le cas", résume l’économiste américain Noah Smith. "Ce qui est principalement dû au fait que des personnalités majeures de l’IA, comme Dario Amodei, passent leur temps à répéter que l’IA va supprimer des emplois. Si l’objectif est de continuer à pouvoir concevoir et vendre des modèles d’IA, cette stratégie rhétorique est catastrophique." Sam Altman semble à cet égard conscient du problème et a récemment insufflé à son discours des notes plus positives. A cela s’ajoutent des doutes sur la possibilité d’éliminer les hallucinations des transformers, et donc l’idée que l’IA soit une bulle sur le point d’éclater. Là encore, le fait de disposer d’une émission quotidienne très suivie par les milieux de la tech où il est possible d’aborder ces questions est un atout précieux pour OpenAI dans sa tentative d’infléchir le discours public.
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