● Courrier International
📅 03/04/2026 à 11:33
Je suis une ado de 15 ans, voilà la misogynie à laquelle je suis exposée sur les réseaux
Géopolitique
Dessin de Falco, Cuba. [Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 27 mars, et republié le 3 avril 2026.] Si vous êtes comme mes parents, il y a des chances que vous ne compreniez pas grand-chose aux contenus qui inondent mes réseaux sociaux, quoi que je fasse pour y échapper. Je vous donne un exemple récent tiré d’Instagram : “Eh, les meufs, ça vous arrive de dire à vos copines que c’est des ‘tanas’ [‘putes’, terme utilisé pour échapper à la censure] et qu’il faut qu’elles arrêtent de s’envoyer autant de mecs ?” Le reel [vidéo courte] en question, posté par un garçon de 19 ans, est apparu sur mon fil Instagram sans que j’aie rien demandé ni que j’aie visionné auparavant d’autres contenus du même genre. À lire aussi : Vu de l’étranger. La France, “Fort Alamo européen” face aux réseaux sociaux Les commentaires qui suivaient relevaient de la misogynie la plus crasse. “Chez les meufs, le ‘bodycount’ [nombre de partenaires sexuels], c’est comme un tableau de chasse, c’est à celle qui s’en fera le plus”, assénait l’un d’entre eux. En d’autres termes, toutes les femmes seraient engagées dans un concours de gaudriole. [Dans le monde anglo-saxon], le terme female revient souvent dans les posts en question [en français, female peut se traduire par “femme” ou “femelle”, selon le contexte]. Ici, le terme n’est pas neutre, c’est une insulte. Il est utilisé par les garçons pour nous rabaisser, pour nous assimiler à des animaux. On ne parle jamais des garçons comme des males [terme qui peut également se traduire par “homme” ou “mâle” selon le contexte], mais les filles, en revanche, sont toujours des females – un peu l’équivalent des génisses ou des truies, autant dire des êtres inférieurs. “Allumeuses”, “chaudasses” : les filles ont toujours tort [En anglais], on est aussi des “thots” (“allumeuses”), des “community pussies” (littéralement des “chattes qui circulent dans la communauté”, soit des marie-couche-toi-là) et des “BOPs” (“chaudasses”). BOP est l’acronyme de been over passed, terme péjoratif dont se servent les garçons pour désigner les filles qui ont “un peu trop tourné” [c’est le sens littéral du terme] selon eux ou qui ont eu trop de rapports. À lire aussi : Société. Au Brésil, la misogynie en ligne est une affaire rentable En ligne, l’égalité des sexes est une vue de l’esprit. Les garçons ont tout à fait le droit d’avoir des rapports sexuels, mais quand c’est les filles qui en ont, on leur tombe dessus et on les traite comme des objets. “Quand une ‘tana’ s’en prend à moi, je n’ai qu’une envie, c’est de maraver cette salope.” Ce message, par exemple, je l’ai lu sur TikTok. J’ai 15 ans et, comme la plupart des ados, je passe le plus clair de mon temps libre à surfer sur les réseaux, notamment à scroller des shorts sur des applis comme TikTok et Insta [gram]. Toutes mes copines y sont aussi et passent souvent plusieurs heures par jour dessus. Je fais tout pour échapper à la misogynie en ligne, mais j’y suis confrontée en permanence, dès que j’ouvre l’une de ces applis, en fait. À lire aussi : La fracture. Manosphère vs féministes : pourquoi les jeunes ne se comprennent plus Au bout de quelques minutes à peine, je tombe sur des propos misogynes plus ou moins voilés, par exemple des commentaires sous le post d’une fille qui vont être truffés de remarques sur son physique, des vidéos réalisées par des hommes ou des garçons assorties de plaisanteries humiliantes, ou même certains sujets comme la violence conjugale ou le viol qui vont être banalisés ou tournés en dérision. Appels au suicide Il y a quelques jours, j’ai vu un reel Insta d’une jeune femme qui racontait avoir été violée il y a six ans, et qui confiait qu’elle avait eu des pensées suicidaires après, mais qu’elle était arrivée à se reconstruire. Parmi les commentaires (dont la plupart étaient écrits par des hommes), on lisait des trucs du genre : “Ben au moins tu t’es fait ken” [niquer], “Même pas moyen qu’elle se fasse violer, elle”, “J’espère que tu l’ouvrais pas autant quand ça t’est arrivé”, “Le mec aurait quand même pu trouver mieux”. Ça me rendait malade de lire tous ces commentaires qui cumulaient des milliers de likes et que beaucoup de garçons approuvaient. À lire aussi : La fracture (2/5). Sur les applis de rencontre, le “oui mais” des jeunes hommes sur le féminisme Si une fille de mon âge poste une vidéo d’elle en ligne, les commentaires vont être farcis de remarques haineuses ou la réduisant à un objet, quel que soit d’ailleurs le sujet de son post. Si elle porte une tenue un peu légère, ou qu’elle se trouve avoir une poitrine généreuse, elle va se prendre des commentaires insultants ou à caractère sexuel. Sans qu’elle ait rien demandé, elle va peut-être déclencher comme ça des centaines de commentaires dénigrant certaines de ses particularités physiques, ou on va lui mettre une note sur 10. On dira “une 5”, par exemple, pour une fille qui a 5 sur 10 sur l’échelle de l’attractivité. J’ai vu des vidéos de garçons disant à des filles traitées de “laiderons” qu’elles feraient mieux d’en finir avec la vie. “Prises en grippe pour le simple fait qu’on existe” Malgré la sexualisation dont on fait l’objet de la part de garçons de mon âge sur Internet, il y a parallèlement un accent très fort qui est mis sur la pureté et la virginité des filles. Pour parler de sexe, les jeunes de mon âge disent souvent “ken”, et ce sont les hommes qui “ken” et les femmes qui “se font ken”. Le “bodycount” – qui fait référence au nombre de partenaires sexuels – ne sert en fait qu’à rabaisser les femmes. Une fille qui a un “bodycount” élevé est “grillée” et n’a plus aucune valeur [sur le marché de la séduction]. Il y a un garçon qui lâchait le commentaire suivant sur Instagram : “Ça se voit toujours quand elle a trop d’heures de vol.” À lire aussi : Société. “Sois un mac, sois un crack” : au Kenya, le poison des influenceurs masculinistes Souvent, on a l’impression d’être prises en grippe non seulement parce qu’on est sexualisées mais pour le simple fait qu’on existe. Je mentirais si je disais que je ne suis pas affectée quand je vois des garçons de mon âge poster des commentaires sur les femmes du genre : “Objectivement, l’homme est supérieur dans quasiment tous les domaines”, ou “[Les meufs], c’est juste des salopes qui nous font croire qu’elles ont des sentiments pour susciter de l’empathie”. Les mots comme tana sont encore les moins dégradants. Un des pires qualificatifs [utilisé en anglais], c’est foid [contraction de femoid, “fémoïde”], issu de la sous-culture incel [involuntary celibate, “chaste malgré lui”] au départ, mais qui a tendance à se banaliser et qui désigne les femmes comme des êtres inférieurs, des “humanoïdes femelles”. “Regretter d’être une fille” Et, c’est quoi, le résultat de tout ça ? Si je passe ne serait-ce que dix minutes sur une appli comme Insta, je la referme, dégoûtée, regrettant d’être une fille. Quand tous les commentaires ou presque sous une vidéo d’une fille de mon âge sont truffés de remarques ignobles sur son physique qui la réduisent au rang d’objet, ça me met moi-même très mal à l’aise avec mon propre corps, et ça me pousse à me comparer à elle ; surtout si elle est canon et qu’on la traite quand même de laideron. À lire aussi : Reportage. Andrew Tate, un misogyne dans la cour de récré Le fait de mettre systématiquement l’accent sur la beauté comme échelle de valeur, et toutes ces vidéos dénigrant telle ou telle caractéristique physique (dont je possède certaines) ont fini par me faire avoir mon propre visage en horreur, même si ça me coûte de l’admettre. Mais, le pire, c’est de voir toute cette haine de la part des hommes à l’égard de toutes les femmes, dont moi. Ma fréquentation des réseaux sociaux a eu raison de mon estime de moi et de mon rapport à la féminité dans ce monde, et il se passe rarement une journée sans que j’éprouve de la haine pour le genre auquel j’appartiens, pour mon physique, voire pour les garçons de mon âge. À lire aussi : Féminicides. “Cruauté et haine extrêmes” : le Brésil secoué par l’escalade des violences contre les femmes La misogynie que je constate de leur part sur Internet, qui se retrouve également dans la vie réelle, a fait naître en moi de l’amertume et de la rancune à leur égard, même si j’essaie de l’éviter au maximum. Interdire les réseaux, une piste face au sexisme des garçons ? C’est peut-être injuste, mais je me surprends souvent à me demander s’il existe vraiment des garçons qui n’ont pas une once de misogynie en eux, au point que je me demande si je trouverai l’amour un jour. Je comprends que les garçons sont victimes de contenus toxiques et misogynes en ligne – s’ils sont devenus comme ça, c’est à cause des adultes qui postent des vidéos misogynes. Mais il n’empêche que je ressens un fossé béant aujourd’hui entre les filles et les garçons de ma génération, d’autant que la manière dont ils parlent de nous dans la vie réelle reflète la manière dont ils le font sur Internet. À lire aussi : Société. Pourquoi la série “Adolescence” chamboule tant les Britanniques Je ne peux pas parler au nom de toutes les filles de mon âge, mais je me sens souvent traitée comme un objet, déshumanisée, je suis écœurée par la haine dont les femmes sont victimes sur Internet, et je crois pouvoir affirmer sans me tromper que la plupart de mes copines diraient la même chose. Une interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans permettrait d’empêcher les garçons de tomber sans arrêt sur des contenus haineux et méprisants à l’égard des femmes. Les garçons de cet âge sont très sensibles à ces contenus qui ont l’air “cools” et “marrants” mais qui s’apparentent en réalité à un déferlement de misogynie. L’interdiction ne réglerait peut-être pas le problème, mais elle n’en aurait pas moins son utilité. Si la société ne peut pas y mettre un terme, au moins peut-elle montrer qu’elle désapprouve ces comportements. Lire l’article original TikTok Droits des femmes Instagram Cyberharcèlement Violences faites aux femmes Nos lecteurs ont lu aussi Politique. “J’ai pleuré de stupeur” : en Corée du Nord, comment survivre à la mort du dictateur ? Polémique. Chappell Roan subit “une bonne dose de misogynie teintée d’homophobie” Guerre en Iran. Des milliers de marins asiatiques coincés dans le Golfe : “Les navires se transforment en prisons” Reportage. En Israël, Dimona et Arad sous le choc après les frappes de missiles iraniens Source de l’article The Guardian (Londres) L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui compte dans ses rangs certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. De centre gauche, proeuropéen, The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Contrairement aux autres quotidiens de référence britanniques, le journal a fait le choix d’un site en accès libre. Il est passé au format tabloïd en 2018. Cette décision s’inscrivait dans une logique de réduction des coûts, alors que The Guardian perdait de l’argent sans discontinuer depuis vingt ans. Une stratégie payante : en mai 2019, la directrice de la rédaction, Katharine Viner, a annoncé que le journal était bénéficiaire, une première depuis 1998. Lire la suite Nos services HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Éditions Steinkis Tentez de remporter un exemplaire de « Les filles du Kurdistan » de M. Sauloy & C. Baloup aux éditions Steinkis (collection « Témoins du monde ») Je reçois ma bande dessinée → Éditions Drakoo Tentez de remporter un exemplaire de « Les enfants du bois » de Andrea Casaran aux éditions Drakoo. Je reçois ma bande dessinée → Slow Autriche [Contenu partenaire] Le Bregenzerwald : escapade estivale entre nature, culture et architecture durable Je découvre l’article →
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