● Courrier International 📅 02/04/2026 à 17:37

Jusqu’où Netflix est-il prêt à aller pour nous garder connectés ?

Géopolitique
Illustration
James (Ed Speleers) et Maddie (Lindsay Lohan) dans “Irish Wish”, sur la route des clichés. PHOTO Patrick Redmond / Netflix [Cet article a été publié le 22 février 2025 et republié le 2 avril 2026] Soyez francs : êtes-vous vraiment attentifs quand vous regardez la télévision ? Si vous avez l’habitude de regarder distraitement une série ou un film – par exemple, de suivre Netflix en pointillé pendant que vous passez en revue ce que votre ennemi juré vient de poster sur Instagram –, vous serez peut-être surpris d’apprendre que non seulement Netflix sait très bien que vous avez ce comportement infâme, mais qu’il veut que vous continuiez. À lire aussi : Création. La série n’existe pas, mais ses fans si : l’incroyable histoire des “Vaisseaux de la Flotte du Nord” La plateforme de streaming a fait récemment parler d’elle grâce à un excellent article fleuve de Will Tavlin, publié dans [la revue culturelle new-yorkaise] N+1, qui explique aux lecteurs l’existence d’un microgenre destiné au “visionnage distrait” : des émissions et des films conçus pour être regardés en faisant autre chose. L’un des paragraphes en particulier a suscité beaucoup de réactions. Tavlin soutient que Netflix a demandé à plusieurs scénaristes de veiller à ce que leurs personnages “annoncent ce qu’ils font, pour que les spectateurs qui regardent sans regarder puissent suivre”. Des dialogues à lever les yeux au ciel Comme il fallait s’y attendre, cela donne des dialogues horribles, comme le suivant, tiré d’Irish Wish, un film avec Lindsay Lohan [mis en ligne par Netflix en mars 2024] : “On a passé une journée ensemble, déclare le personnage incarné par Lohan à James, son amoureux. Je le reconnais, ç’a été une journée magnifique, avec des paysages spectaculaires et de la pluie romantique, mais ça ne te donne pas le droit de mettre en question mes choix de vie. Demain, j’épouse Paul Kennedy.” Réponse de James : “Très bien. C’est la dernière fois que tu me vois parce qu’une fois ce boulot terminé, je pars en Bolivie photographier un lézard arboricole en voie d’extinction.” À lire aussi : Streaming. Netflix à la peine lors du combat Mike Tyson-Jake Paul Est-il fondamentalement mal de s’adresser à des gens qui préfèrent regarder la télévision distraitement ? Est-ce du snobisme que penser que la télévision doit exiger toute notre attention tout le temps ? Netflix sert le spectateur dilettante, ce n’est pas un scoop. À côté de ses séries couvertes de prix (Mon petit renne a obtenu le Golden Globe de la meilleure minisérie [en janvier 2025]), la chaîne est par ailleurs connue pour dire à ses showrunners que leurs scènes ne sont pas assez “deuxième écran”. En d’autres termes, si le premier écran du spectateur est son téléphone, il ne faut pas que le programme qui passe sur son deuxième écran, c’est-à-dire Netflix, soit exigeant au point qu’il arrête de le regarder. Pas de consignes explicites Et surtout, ô cynisme, Netflix veut tout simplement que vous restiez sur cet équivalent visuel de la musique d’ascenseur le plus longtemps possible. “Rien à ajouter là-dessus, mais merci de nous avoir écrit”, m’a déclaré le chargé de com de Netflix quand je les ai contactés. À lire aussi : Analyse. À l’heure des Emmy Awards, les scénaristes de Hollywood ont le blues Ce genre d’article risque fort de monter en épingle ce qui est un problème de niche. Trois personnes ayant écrit pour Netflix m’ont affirmé n’avoir jamais reçu de consignes. Danny Brocklehurst, [un scénariste britannique] qui a écrit plusieurs adaptations télévisées des romans de Harlan Coben [l’écrivain américain de polars], pour commencer : “Je vous le dis la main sur le cœur, personne à Netflix ne nous met la pression pour qu’on fasse des trucs simplistes ou qu’on puisse regarder en scrollant sur son téléphone ou autre.” “Je serais très surpris si un cadre nous faisait, genre : ‘Écris-moi ça n’importe comment’, confirme [le Britannique] Joe Barton, qui a créé Giri/Haji et Black Doves. Je ne crois pas que Netflix soit homogène. C’est une énorme société, il y a beaucoup de services différents.” Les habitudes de visionnage changent Bon gré mal gré, les scénaristes ne peuvent cependant pas ignorer que les spectateurs consomment les programmes différemment. [Le Britannique] James Hamilton a été le scénariste en chef des séries animées Les Chiens dans l’espace et Jentry Chau, une ado contre les démons. “On se mentirait si on n’admettait pas qu’on a, pour la plupart, du mal à poser notre téléphone quand la télé est allumée. Et qu’on se laisse très facilement distraire, déclare-t-il. Mais je serais très inquiet si un cadre avec qui je travaille s’efforçait de donner aux spectateurs la permission d’être moins attentifs.” À lire aussi : Séries. Et si la télé très grand public n’avait pas dit son dernier mot ? [sur ce dernier point,] Brocklehurst reconnaît être davantage de la “vieille école”. “Je déteste l’idée que les gens puissent regarder des séries, et les miennes en particulier, avec le téléphone à la main, confie-t-il. Regardez, c’est tout. On fait de la télévision pour que les gens soient captivés, par la qualité et parce que ça leur fait plaisir et qu’ils veulent regarder. C’est l’inverse de sortir une production tellement simple qu’elle s’avale comme une bouchée de pop-corn.” Ryan Broderick, [journaliste américain] qui écrit sur la pop culture, fait cependant remarquer que le visionnage distrait n’a rien de moderne : le phénomène était très courant avant que la télévision n’entre dans son deuxième “âge d’or”, au tournant de ce siècle. La narration télévisuelle s’inspirait alors beaucoup de la radio et les dialogues étaient plus explicatifs. Quelle place pour la créativité ? Quand la télévision dite “de prestige” est entrée dans l’arène au début des années 2000, sa complexité et son exhaustivité ont commencé à donner lieu à des comparaisons avec la littérature et avec le cinéma. Or, de même qu’on ne peut lire un roman en faisant autre chose, on n’était pas censé faire la vaisselle en regardant Les Soprano. Joe Barton rappelle également que les grandes séries de l’âge d’or n’avaient pas nécessairement un public énorme [elles étaient avant tout diffusées sur des chaînes câblées auxquelles il fallait s’abonner, comme HBO aux États-Unis]. Plus on a de spectateurs, plus on risque d’être obligé d’expliquer davantage pour inclure tout le monde. Les Soprano, Mad Men et Sur écoute [The Wire], qui datent d’avant Netflix, n’étaient pas conçus pour être regardés en une seule fois et jouissaient peut-être d’une plus grande liberté artistique que les séries modernes. À lire aussi : Série. “The Franchise” : une parodie des films de super-héros drôle mais un peu trop sage Tout est peut-être une question d’équilibre. Tant qu’il y a des séries qui peuvent être regardées distraitement et des séries qui exigent notre attention à 100 %, tout va bien. “C’est confortable d’avoir en arrière-plan une série ou un film familier vers laquelle votre attention peut faire des allers et retours. Ce serait ridicule d’attendre que tout exige une attention totale de tout le monde”, confie Hamilton. “Mais ça ne veut pas dire que les gens ne peuvent pas être attentifs ni que les histoires doivent être délibérément conçues pour des gens qui ont la série en arrière-plan.” Convaincre au contraire le spectateur L’autre équilibre à trouver, un équilibre que les auteurs s’efforcent de perfectionner depuis la nuit des temps, c’est celui entre le non-dit et l’exposition poussive. Comment fait-on pour que le public comprenne ce qu’il se passe sans qu’on lui mâche le travail ? À lire aussi : États-Unis. “Game of Thrones”, la dernière série que tout le monde regarde en même temps ? S’il y a une chose sur laquelle tout le monde est d’accord, d’après Brocklehurst, c’est que les chaînes ont très peur que les gens les quittent. Mais une réplique sur la photographie de lézards arboricoles boliviens est peu susceptible de retenir éternellement le spectateur, et Netflix devrait réfléchir sérieusement au moyen de faire de la télévision qu’on peut regarder distraitement tout en étant de qualité. L’un n’exclut pas nécessairement l’autre. “Si vous ne suivez pas vraiment l’histoire, très bien – c’est votre choix [de téléspectateur], déclare Hamilton. Mais on devrait se demander comment inciter les spectateurs à être plus attentifs, pas moins. Je crois que les gens ont toujours faim d’histoires faites avec nuance, soin et attention au détail, qu’ils en soient conscients ou non. Une bonne histoire récompense l’attention distraite comme l’attention concentrée.” Ralph Jones Lire l’article original Séries Hollywood Royaume-Uni Nos lecteurs ont lu aussi Une du jour. Après des chants islamophobes à Barcelone, Lamine Yamal “tient tête au racisme” Justice. En Grèce, le gouvernement rattrapé par le scandale des fraudes à la PAC Vidéo. Les fruits animés par l’IA envahissent les réseaux Sur Netflix. La série “Emergência Radioativa” plonge dans une tragédie radiologique brésilienne Source de l’article The Guardian (Londres) L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui compte dans ses rangs certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. De centre gauche, proeuropéen, The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Contrairement aux autres quotidiens de référence britanniques, le journal a fait le choix d’un site en accès libre. Il est passé au format tabloïd en 2018. Cette décision s’inscrivait dans une logique de réduction des coûts, alors que The Guardian perdait de l’argent sans discontinuer depuis vingt ans. Une stratégie payante : en mai 2019, la directrice de la rédaction, Katharine Viner, a annoncé que le journal était bénéficiaire, une première depuis 1998. Lire la suite Nos services HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Éditions Steinkis Tentez de remporter un exemplaire de « Les filles du Kurdistan » de M. Sauloy & C. 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