● Revue Conflits 📅 02/04/2026 à 14:26

Récit d'un groupement d'élite : « GIGN – La grande histoire »

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Né du traumatisme de Munich 1972, le GIGN a imposé dès sa création une doctrine révolutionnaire fondée sur le respect absolu de la vie humaine, tranchant radicalement avec les schémas militaires classiques. De Djibouti à La Mecque, le GIGN s’est imposé comme outil de diplomatie autant que de force, forgeant sa réputation internationale opération après opération, dès ses premières années d’existence. Deux réformes majeures, en 2007 et 2021, ont transformé le groupement en une entité modulaire de près de 1 000 gendarmes, désormais armée d’une cellule cyber pour affronter les menaces du XXIe siècle. Fruit de cinq ans de recherches et de nombreux entretiens conduits auprès d’anciens et d’actuels membres du Groupement d’Intervention de la Gendarmerie Nationale, un ouvrage retrace l’histoire complète du GIGN, de sa création en 1974 jusqu’aux réformes les plus récentes. Ses deux co-auteurs, Emmanuel et Jean Philippe Samson, reviennent sur ce qui fait la singularité doctrinale, opérationnelle et humaine du GIGN. La prise d’otages des Jeux olympiques de Munich en 1972 est souvent citée comme l’acte fondateur du GIGN. Était-ce le seul déclencheur ? Si Munich a été le détonateur, l’explosif était déjà présent. Les affaires de Cestas et de Clairvaux, en 1969 et 1971, avaient déjà concerné directement la gendarmerie française. Ces deux affaires de droit commun, impliquant des forcenés retranchés, s’étaient soldées à chaque fois par des morts, aussi bien du côté des otages que des preneurs d’otages. Elles avaient permis de tirer les premiers enseignements des lacunes opérationnelles de la gendarmerie face à des individus mieux armés. À l’époque, il n’existait aucune unité d’intervention : les forces disponibles répondaient à des nécessités de maintien de l’ordre, comme les CRS ou les forces mobiles de gendarmerie. Dès qu’il fallait intervenir sur des prises d’otages, a fortiori terroristes, personne n’était en mesure d’agir. La réflexion a commencé au début des années 1970, s’est accélérée en 1972, et a conduit en 1973 à vouloir créer une unité capable de répondre à ces menaces. Christian Prouteau, alors jeune officier à Saint-Denis, remarqué pour sa vision novatrice de la gestion de crise, s’est vu confier la création de ce qui s’appelait à l’époque la première équipe commando originale d’intervention. Lire aussi : Quels courants de pensée dans la lutte antiterroriste en France ? En quoi la doctrine de Prouteau était-elle révolutionnaire ? Il est parti d’une page blanche. Il a d’abord mis en place une sélection rigoureuse, avec une équipe très resserrée — ils n’étaient que dix-sept au départ. Il a défini avec précision le choix des armes et des munitions, notamment pour le tir longue et courte distance. Il a introduit des moyens alors inexistants : chiens d’attaque, explosifs, gaz incapacitants. Il a aussi intégré la composante tridimensionnelle de l’intervention, aérienne, terrestre et maritime, avec l’utilisation des hélicoptères et des poses en rappel, ainsi que les techniques de franchissement de bâtiment issues des savoir-faire commando. Les entraînements étaient extrêmement exigeants, parfois au péril des hommes : le premier mort du GIGN est survenu lors d’une technique de franchissement entre deux immeubles Mais ce qui a surtout révolutionné le paradigme, c’est la philosophie d’usage des armes. Prouteau a rompu avec les schémas militaires classiques de réduction de résistance pour imposer un respect absolu de la vie. Le choix du revolver six coups en est l’illustration : s’il fallait neutraliser un individu, un coup devait suffire, deux à la rigueur. Au-delà, c’était soit de la maladresse, soit une raison de changer de métier. C’est cette philosophie qu’on retrouve dans l’assaut de Marignane, avec Thierry Pruneau face à quatre terroristes, manurin six coups en main. Quelles ont été les premières opérations qui ont forgé la légitimité du GIGN ? Il y a d’abord eu un tour de France de démonstrations, dans les escadrons de gendarmerie comme auprès du grand public, notamment à Dinard, pour faire connaître l’unité. Mais le vrai tournant, c’est Djibouti en 1976. À l’époque, il existait deux GIGN : celui de Maison-Alfort, dirigé par Prouteau, et celui de Mont-de-Marsan. Sans être directement en concurrence, ils l’étaient de fait. L’opération de Djibouti, la libération d’otages lors d’une prise en otage de trente enfants à la frontière, s’est soldée par un tir simultané, deux décès, mais une réussite globale. À l’issue de cette mission, il a été décidé de fusionner les deux unités en gardant celle de Prouteau. Le GIGN tel qu’on le connaît naît véritablement après 1976. Ensuite, en 1979, lors de la prise de la Grande Mosquée de La Mecque, l’Arabie Saoudite a sollicité la France. Trois hommes du GIGN ont été envoyés en mission secrète pour évaluer la situation, élaborer un plan d’action et former les forces saoudiennes, notamment à l’usage des gaz incapacitants. Ils n’ont pas participé à l’assaut, mais leur contribution a été décisive. Au-delà de l’opération elle-même, c’est la reconnaissance internationale du GIGN qui s’est jouée là : l’unité est devenue un outil de diplomatie. Lire aussi : Exposition : les Forces spéciales Françaises, d’Overlord à nos jours Comment fonctionne la coordination avec d’autres unités françaises et alliées, et quelles en sont les limites ? Par rapport aux autres unités françaises d’intervention, RAID et BRI, la différence tient d’abord au statut militaire des gendarmes du GIGN et à leur formation. Tous les opérationnels sont parachutistes, plongeurs, moniteurs commandos, qualifiés sur les explosifs. Leur cursus de sélection et leur année de formation n’existent nulle part ailleurs. Surtout, le GIGN est mandaté pour intervenir sur l’ensemble des plans d’urgence nationaux : Pirate Air, Pirate Mer, Pirate Tox, NRBC. Cette polyvalence impose des modes d’action différents. En interallié, les échanges bilatéraux ont aussi permis d’acquérir des compétences manquantes. En 1991-1992, face à des problématiques d’effraction lors de prises d’otages en milieu pénitentiaire, le GIGN est allé chercher auprès des SAS britanniques des techniques d’effraction hydraulique. Le GIGN a également tissé des liens très tôt avec la Delta Force américaine, puis progressivement avec la plupart des unités spéciales européennes, dont beaucoup ont été créées après lui. Lire aussi : Réorganiser la mission Sentinelle Comment les réformes de 2007 et de 2021 ont-elles transformé le GIGN ? La réforme de 2007 est née du constat que le terrorisme de masse, illustré par les prises d’otages du théâtre de Moscou et de Beslan, dépassait les capacités d’une unité d’une centaine d’hommes. L’objectif était de faire du GIGN un outil de gestion de crise modulaire, capable de s’adapter aux nouvelles menaces multi-sites et de grande ampleur. L’unité est alors passée d’une centaine à environ 400 gendarmes, en agrégeant l’escadron parachutiste, l’ancien GSIGN, l’EPIGN et le groupe de sécurité de la présidence En 2021, une seconde réforme a poussé cette logique plus loin, en rattachant toutes les antennes régionales au GIGN central pour former une entité unique de près de 1 000 gendarmes, placée directement sous l’autorité du directeur général de la gendarmerie. Le GIGN central conserve des capacités que n’ont pas les antennes, notamment la projection aérotransportée et la pleine polyvalence des missions, mais la fusion a permis une plus grande mobilité des opérationnels et une meilleure professionnalisation des antennes. Lire aussi : Défendre nos territoires, fiction ou réalité ? Quels sont les nouveaux défis auxquels le GIGN se prépare aujourd’hui ? Le GIGN continue de s’adapter à des menaces nouvelles : dernièrement les enlèvements dans le monde des cryptomonnaies se multiplient. Ce domaine touche directement au cyber et a montré que le GIGN pouvait s’intégrer dans un dispositif plus global, en lien avec les sections de recherche et le pôle judiciaire de la gendarmerie. C’est dans ce cadre qu’a été développée une cellule cyber, avec deux volets distincts. Le premier concerne la protection des systèmes d’information du GIGN. Le second relève de la contre-guerre électronique, c’est-à-dire la capacité à créer une bulle de sécurité autour d’une intervention pour préserver l’effet de surprise, neutraliser les drones adverses et se protéger de toute tentative de piratage ou d’interférence. Le GIGN regarde également ce qui se passe dans les conflits à l’étranger pour anticiper les nouveaux modes d’action adverses. Ce qui reste constant, au-delà des évolutions, c’est la devise de l’unité, s’engager pour la vie, et la philosophie qu’elle incarne : le respect de la vie ancré dans chaque opérationnel, et des valeurs de fraternité d’armes qui garantissent à la fois la sécurité des hommes et le succès des missions. Lire aussi : Intégrer les opérations cyber à la guerre moderne
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