● Journal du Net
📅 02/04/2026 à 10:11
20 ans après : le crédit privé, le nouveau subprime ?
Géopolitique
👤 Guillaume Renouard
Les difficultés du SaaS et désormais la guerre en Iran font grimper la température sur ce mode de financement au point de présenter un risque systémique pour la finance mondiale. Explications. Blue Owl avait déjà constitué une alerte en février, puis BlackRock et Blackstone ont déclenché une nouvelle vague d'inquiétudes début mars, en limitant les retraits sur certains de leurs fonds spécialisés dans le crédit privé. Dans un contexte économique incertain, marqué par les craintes de disruption majeures causées par l’IA, et désormais par la menace de crise énergétique que fait planer la guerre en Iran, le secteur du crédit privé montre des signes de faiblesse, faisant émerger la crainte d’une contagion susceptible de déclencher une nouvelle crise financière comparable à celle de 2008. Ce qu'a confirmé la Banque d’Angleterre mercredi premier avril en affirmant que le conflit iranien faisait peser un risque majeur sur le marché du crédit privé, avec une contagion systémique potentielle. Crédit privé : de quoi parle-t-on ? L’expression “crédit privé” désigne tous les prêts accordés aux entreprises par des acteurs en dehors du système bancaire, ce qui inclut notamment les fonds d'investissement, de private equity et les gestionnaires d'actifs, et sans passer par les marchés financiers publics. Ils bénéficient en échange d'un taux d'intérêt plus élevé que sur les marchés publics. Très rare jusque-là, ce mode de financement a largement gagné en popularité, en particulier aux Etats-Unis, suite à la crise financière de 2008. Suite à celle-ci, des régulations ont été mises en place pour limiter les risques que les banques sont autorisées à prendre, laissant les prêts les plus risqués aux fonds privés. A l'origine, les fonds de crédit privé levaient des capitaux auprès d'investisseurs individuels, puis prêtaient directement cet argent aux entreprises. Mais au fil des années, profitant de taux d’intérêt longtemps demeurés très bas, beaucoup de fonds se sont mis à emprunter pour amplifier leurs rendements. Ces fonds ont également profité de l’essor du marché de la tech, caractérisé par des levées de fonds records et des entrées en bourse spectaculaires permettant de récupérer son capital, pour croître rapidement et gagner beaucoup d’argent. Selon une note d’UBS, les services et la technologie représentent respectivement de 25 à 30% et de 20 à 25% des investissements effectués par le marché du crédit privé. D'environ 500 milliards de dollars en 2015, celui-ci est passé à plus de 2 000 milliards aujourd'hui. Le crédit privé en plein marasme Plusieurs éléments ont contribué à fragiliser le marché du crédit privé. Le premier est la remontée drastique des taux d’intérêt pour juguler l’inflation post-Covid. "Même si les taux ont de nouveau baissé depuis, on reste sur une période où l’argent coûte beaucoup plus cher qu’au cours de toute la décennie précédente. Or, le modèle du crédit privé a connu son essor à une période où l’argent était très bon marché", note Alexandre Baradez, responsable de l’analyse de marché pour la plateforme d’investissement IG. Cette remontée des taux a en outre eu pour conséquence un tarissement des entrées en bourse depuis 2022, qui prive les fonds spécialisés dans le crédit privé de la meilleure manière de recouvrer leurs fonds. Le second est la plongée en bourse des valeurs du logiciel, du fait de la crainte que l’IA ne rende le modèle d’affaires du SaaS obsolète. Or, le crédit privé est surexposé à ce secteur. De nombreux fonds, qui ont prêté de l’argent à des entreprises de la tech avant 2022, en pariant sur de futures entrées en bourse à des niveaux aujourd’hui fantaisistes, se retrouvent ainsi piégés. Enfin, vient s’ajouter la guerre en Iran, derrière laquelle se profile un choc énergétique susceptible de causer une crise économique mondialisée, douchant les espoirs d’un retour des IPOs cette année, attaquant encore davantage les valorisations boursières de la tech et des services et mettant les fonds de crédit privé en plus grande difficulté. Face au risque d’une poussée inflationniste, les banques centrales évoquent également une possible remontée des taux, ce qui ne fait naturellement pas les affaires du crédit privé. Tout cela s’est accumulé pour façonner la crise actuelle, amplifiée par l’opacité qui caractérise ce marché. "Le crédit privé n’a pas de cotations permanentes qui s’échangent de manière journalière, ce qui crée un problème de transparence et de liquidité rappelant la crise des subprimes, sans que les deux situations soient vraiment comparables. Les particuliers qui investissent dans le crédit privé, alléchés par les taux mirobolants, ne se rendent pas toujours compte que la liquidité est bien moindre que pour les fonds actions, ce qui a créé un mini vent de panique quand plusieurs fonds américains ont été contraints de limiter les liquidités au cours des dernières semaines", résume Alexandre Baradez. Un risque systémique ? Plusieurs grandes figures des milieux financiers montrent désormais des signes d’inquiétude. "Nous devons maintenir une attention maximale sur les marchés financiers mondiaux, en observant avec rigueur la dynamique des indices boursiers américains, du crédit privé et du secteur des cryptoactifs", a par exemple déclaré le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau. Jeffrey Gundlach, patron de DoubleLine Capital, un fonds obligataire américain, estime de son côté que le crédit privé pourrait bien causer une crise financière systémique, et établit des parallèles avec la crise de 2008. Jerome Powell, le patron de la Fed, se veut quant à lui plus rassurant et ne voit pour l’heure pas de risque de contagion du crédit privé vers le système financier dans son ensemble. Pour Alexandre Baradez, si le risque n’est pas inexistant, en particulier aux Etats-Unis, il ne doit pour autant pas être surestimé. "Plusieurs grandes banques américaines, comme JP Morgan et Goldman Sachs, ont des lignes de crédit pour financer des investissements privés qui peuvent s’élever à plusieurs dizaines de milliards de dollars, ce qui n’est pas négligeable, mais étant donné leur taille, ces banques ont les capacités financières pour éponger leurs pertes", estime-t-il. Les banques européennes, elles, sont beaucoup moins concernées, même si naturellement une crise aux Etats-Unis toucherait aussi l’Europe. L’expert estime en outre que, si la crainte inflationniste domine pour l’instant, les banques centrales seront bientôt contraintes de baisser davantage les taux, desserrant l’étau autour du crédit privé. "On se dirige vers un choc récessif qui, au deuxième semestre, va sans doute requérir des banques centrales qu’elles abaissent leur taux directeur afin de soutenir l’économie mondiale."
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