● Journal du Net 📅 01/04/2026 à 16:28

Bienvenue dans l'ère des "omniscalers", 9 géants de la tech que l'IA rend toujours plus forts

Cybersécurité 👤 Guillaume Renouard
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Contrairement à d'autres révolutions technologiques, qui ont rebattu les cartes et permis à de nouveaux arrivants de contester les monopoles existants, l'IA renforce drastiquement la domination des géants de la tech. L’argent est le nerf de toutes les guerres, mais particulièrement de la guerre de l’IA. C’est du moins le constat que dresse McKinsey dans son dernier rapport consacré à la compétition qui se joue dans les différents domaines de l’économie future. Si un David comme DeepSeek peut effrayer les Goliaths de l’IA en sortant un petit modèle économe, ce sont dans la pratique ceux qui ont les poches suffisamment profondes pour engloutir des sommes colossales dans les futures infrastructures de l’IA qui tirent pour l’heure les marrons du feu. "Depuis 2022, un ensemble d'industries qui assurent les fondations de l'IA (les semi-conducteurs, les services cloud et les logiciels d'IA) a généré 500 milliards de dollars de chiffre d’affaires supplémentaires et 11 000 milliards de dollars de capitalisation boursière", écrivent les auteurs du rapport. Or, si la demande en infrastructures et les investissements ont augmenté rapidement en anticipation d'un déploiement de l'IA à une échelle bien supérieure à celle d'aujourd'hui, celle-ci ne bénéficie pas à tout le monde dans les mêmes proportions. "Les entreprises qui conçoivent et déploient des capacités de calcul à grande échelle ont, jusqu'à présent, capté la majeure partie de la hausse de la valeur boursière et des bénéfices", précisent-ils. Dans sa lettre aux investisseurs pour 2026, Larry Fink, le patron de BlackRock, dresse un constat similaire : les tendances économiques actuelles favorisent les gros poissons, et l’IA amplifie encore la donne. "L'économie récompense la taille comme jamais auparavant. Un secteur après l’autre, on observe des résultats de plus en plus divergents, en forme de "K", où les entreprises leaders creusent l'écart tandis que les autres peinent à suivre le rythme", affirme-t-il. Or, "l'IA pourrait accentuer encore davantage cette tendance. Les entreprises disposant des données, des infrastructures et des capitaux nécessaires pour déployer l'IA à grande échelle sont en position d’en profiter de manière disproportionnée." Neuf "omniscalers" en pôle position Les experts de McKinsey identifient plus précisément neuf "omniscalers", des entreprises géantes, six américaines (Alphabet, Amazon, Apple, Microsoft, Meta et le groupe Tesla/SpaceX) et trois asiatiques (Alibaba, Huawei et Samsung), qui sont idéalement positionnées pour dominer la vague de l’IA, et à travers celles-ci les grandes révolutions technologiques imminentes que sont le spatial, la robotique ou encore le véhicule autonome. Ces omniscalers se caractérisent tous par des dépenses massives en R&D, et par leur capacité à mobiliser leur expertise technologique, leurs données et leurs infrastructures pour conquérir de nouveaux marchés et cannibaliser de nouvelles plateformes technologiques. Certains de ces omniscalers ressemblent alors davantage à des conglomérats d’entreprises rassemblés autour de la vision prométhéenne d’un grand architecte. Ainsi, Jeff Bezos a utilisé sa domination acquise sur le commerce en ligne via Amazon pour dominer le marché du cloud, et s’appuie désormais sur ses acquis pour lancer un fond géant de 100 milliards de dollars pour appliquer l’IA à l’industrie et à la robotique : le projet Prometheus. L’empire d’Elon Musk touche de son côté aussi bien au spatial qu’au véhicule électrique (et bientôt autonome), aux réseaux sociaux, à l’IA et désormais à la production de puces. Les chiffres qui caractérisent ces "omniscalers" donnent le tournis. "Collectivement, ils ont généré 2 700 milliards de dollars de revenus en 2025, un chiffre supérieur au PIB de l'Italie. Ils ont également investi plus de 800 milliards de dollars en R&D et en dépenses d'investissement, soit une part de leurs revenus trois fois supérieure à celle des entreprises des secteurs traditionnels", note le rapport. En 2024, les six omniscalers américains ont généré 550 milliards de dollars de flux de trésorerie opérationnels, soit 2,5 fois le montant levé sur les marchés actions américains cette année-là, et pas très loin des 600 milliards de dollars de prêts bancaires totaux accordés au secteur non financier. Ce qui fait dire aux auteurs du rapport que les marchés de capitaux internes de ces entreprises sont plus importants que ceux de nombreux pays. Pourquoi l’IA récompense la taille Une force de frappe financière qui explique la domination écrasante dont ces sociétés bénéficient déjà sur l’IA, et qui risque d’aller en s’accentuant. Si une guerre traditionnelle se gagne avec des missiles et des chars, celle de l’IA nécessite des puces haut de gamme, dont le design et la production reposent largement sur seulement deux entreprises (respectivement Nvidia et le taïwanais TSMC). Cette concentration de la production, et les goulets d'étranglement qui se produisent régulièrement du fait de la fragilité des chaînes de valeur internationales, ont créé un système à deux vitesses favorisant les acteurs les plus puissants. Les entreprises qui disposent des fonds nécessaires pour réaliser de grosses commandes obtiennent en effet la priorité auprès de ces deux sociétés, assurant aux plus gros acteurs la mainmise sur les puces spécialisées dans l’entraînement et l’inférence de l’IA et constituant une énorme barrière à l’entrée pour les petits acteurs. En outre, les omniscalers ont la possibilité de développer leurs propres architectures en interne pour limiter leur dépendance à Nvidia, une opération d’intégration verticale qui coûte des dizaines de milliards de dollars et est là encore totalement inaccessible à une entreprise normale. Google a par exemple développé plusieurs générations d'unités de traitement tensoriel (TPUs), étroitement intégrées à son infrastructure cloud et à sa pile d'apprentissage automatique, qui rivalisent désormais avec les puces de Nvidia sur certaines charges de travail. Amazon possède également ses propres puces Trainium et s’est récemment associée à Cerebras pour se positionner sur l’inférence. Microsoft a annoncé les accélérateurs Azure Maia, optimisés spécifiquement pour les charges de travail d'IA générative à grande échelle, et initialement déployés pour alimenter Microsoft Copilot et les services Azure OpenAI. Elon a également développé ses propres puces pour équiper ses Tesla. Un oligopole hybride sur l’IA Le résultat ? Un oligopole hybride où un fournisseur d’architecture dominant, Nvidia, coexiste avec des puces développées en interne et intégrées verticalement dans leurs environnements respectifs par les grands acteurs du cloud. Pour une jeune pousse de l’IA, l'accès aux capacités de calcul de pointe, nécessaire pour entraîner un grand modèle de langage, est ainsi conditionné soit par les décisions d'allocation de Nvidia et TSMC, soit par les programmes cloud des hyperscalers, les deux impliquant de se frotter à une poignée de contrôleurs d’accès. Mais ce n’est pas tout. Ces puces doivent ensuite être intégrées dans des centres de données géants, qui coûtent eux aussi une fortune à produire, et doivent ensuite être alimentées en énergie, ce qui nécessite de sécuriser de gros contrats, voire de générer ses propres sources d’énergie, ce qui là encore favorise une poignée d’acteurs institutionnels. Les big tech ont également trouvé des recettes qui leur permettent de couper l’herbe sous le pied des acteurs indépendants qui parviendraient malgré tout à rivaliser avec leur formidable puissance de frappe. Leurs investissements dans les jeunes pousses de l’IA prennent souvent la forme de crédits cloud, qui permettent de maintenir ces entreprises captives au sein de leur écosystème. Les acquisitions déguisées leur permettent aussi de mettre la main sur les technologies les plus prometteuses tout en passant sous les radars des autorités anti-monopole. Comment les omniscalers esquivent les régulations Un excès de puissance aurait en temps normal de quoi éveiller l’attention des autorités et susciter des mesures visant à renforcer la concurrence, mais la situation est ici particulière. Côté chinois, tout en s’assurant le contrôle sur ces entreprises, Pékin encourage la croissance et la domination de ses champions nationaux, vus comme des atouts de souveraineté majeurs dans son tête-à-tête avec les Etats-Unis. Côté américain, justement, l’industrie de l’IA a, lors de la dernière élection, opéré un basculement historique pour soutenir pour la première fois Donald Trump, qui a fait une campagne résolument technophile, au détriment de sa concurrente démocrate. Un pari qui s’est avérée payant, l’administration Trump, dont la stratégie sur l’IA est pilotée par l’investisseur David Sacks et Michael Kratsios, proche de l’entrepreneur libertarien Peter Thiel, s’étant jusqu’ici farouchement opposée à toute régulation de l’IA, et empêchant même les Etats américains de légiférer à leur niveau. Les choses sont légèrement en train de bouger avec l’approche des élections de mi-mandat, alors que les démocrates promettent de reprendre le contrôle sur le monopole des omniscalers en cas de majorité au Congrès. La frange populiste de la coalition MAGA, emmenée par des personnalités comme les sénateurs Josh Hawley et Marsha Blackburn, demande également des comptes au président. Ces élus ont derrière eux la majorité des électeurs MAGA, là où l’approche "laissez-faire" est prônée par quelques figures riches et puissantes de la Silicon Valley, comme David Sacks, Elon Musk et Peter Thiel. Ces derniers ont déjà commencé à riposter en mobilisant leur principale ressource : l’argent. L’industrie de l’IA a déjà prévu de dépenser plus de 300 millions de dollars pour financer la campagne de candidats partisans d’une approche dérégulée de l’IA…
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