● Courrier International
📅 31/03/2026 à 11:20
Meron Rapoport, journaliste israélien : “Nous nous sommes habitués à la censure militaire”
Géopolitique
Des journalistes encadrés par l’armée israélienne, sur les lieux du bombardement d’une école des Nations unies dans le centre de la bande de Gaza, le 8 février 2024. PHOTO SERGEY PONOMAREV/NYT COURRIER INTERNATIONAL : Comment l’État israélien censure-t-il les reportages sur la guerre et les conséquences de la guerre en Israël ? Meron Rapoport : Aucun article sur des questions militaires ou de sécurité nationale ne peut être publié sans que la censure ne l’autorise au préalable. Que ce soit en presse écrite, télévision ou radio, chaque article ou reportage doit être envoyé à la censure militaire, laquelle peut demander des coupes préalables. Si un journaliste israélien n’accepte pas ce principe, il s’expose à des sanctions pénales, prison ou amendes, même si à ma connaissance l’emprisonnement est rare. Même si la censure militaire n’interdit pas toujours tout, cet accord préalable nous expose, en tant que journaliste, à de l’autocensure. On évite ainsi certaines enquêtes, car nous savons à l’avance que cela n’aboutira pas, que nous n’aurons pas les autorisations nécessaires, non seulement pour enquêter, mais également pour publier. Dans cette guerre, et c’était aussi le cas en juin dernier lors de la guerre dite “des douze jours”, la censure militaire avait clairement indiqué qu’on ne pouvait pas publier sur les réseaux sociaux des images des dégâts causés, des sites frappés par un missile lancé par l’Iran ou le Hezbollah. C’est très, très strict. Cette censure militaire ne concerne donc pas seulement les journalistes, mais également tous les citoyens. In fine, que nous soyons citoyens, touristes ou journalistes étrangers, nous sommes tous concernés en principe par la censure militaire. Évidemment, une telle situation empêche de comprendre ce qui se passe réellement. À lire aussi : Tribune. Mieux vaut pour Israël un accord avec l’Iran qu’une poursuite de la guerre Mais on voit quand même des images sur les réseaux sociaux… Oui, très souvent, après qu’un missile a frappé une ville israélienne, Tel-Aviv ou autre, les gens partagent assez rapidement des vidéos des sites touchés. Je n’ai pas connaissance qu’il y ait eu des procès contre ceux qui ont publié ces vidéos. Mais la vérité est qu’on ne sait pas où frappent les Iraniens, quels objectifs sont visés, si ces objectifs sont militaires ou pas. Et même si on le savait, on ne pourrait pas le dire. Nous nous sommes habitués à la censure, ce n’est pas une situation nouvelle, même si cette censure est plus forte qu’en juin dernier. Vous-même, comme journaliste israélien, vous ne savez donc pas ce qui est autorisé, ce qui n’est pas autorisé. Vous ne le savez qu’une fois la censure passée ? Même dans ce cas, nous sommes empêchés de dire ce que la censure a autorisé et ce qu’elle n’a pas autorisé. Si des passages de l’article ont été supprimés, nous sommes empêchés de dire qu’il a été altéré. Nous ne pouvons pas évoquer cette question vis-à-vis de nos lecteurs. Nous le savons tous, mais nous ne le disons pas. Quelles sont ces informations impossibles à écrire, par exemple ? Je ne suis même pas autorisé à le dire dans le détail. Mais disons que cela va concerner le programme nucléaire d’Israël, les moyens d’opération de l’armée. Nous pouvons parler en revanche de ce que les soldats disent, leur impression. Normalement, on peut le publier. Une publication portant sur les dégâts civils et non militaires que cause l’Iran ou le Hezbollah est-elle autorisée ? Le problème est qu’on ne sait pas quels sont ces dégâts, sauf si je le constate de mes yeux, ici à Tel-Aviv ou ailleurs. Je ne sais pas s’il y a d’autres dégâts. Même si je pouvais le savoir, je ne serais pas autorisé à le dire. Il y a parfois des exceptions. Par exemple, à Tel-Aviv, pas loin d’où j’habite, un missile iranien a fait beaucoup de dégâts. Cela a été dit sur toutes les chaînes et ces propos ont été autorisés. Un bâtiment endommagé, à Haïfa, en Israël, le 30 mars 2026. RAMI SHLUSH/REUTERS Un autre front, la Cisjordanie. Pouvez-vous en parler plus facilement ? Oui, et je note un changement de ton face à la violence des colons, qualifiée désormais par certains de “terrorisme juif”. Il me semble que le gouvernement est gêné par ce niveau de violence, comme l’armée d’ailleurs. Et puis il y a des pressions américaines très fortes sur ce sujet. Cette violence est trop “exagérée” pour les Israéliens. Je sens dans les médias de masse une condamnation de ce “terrorisme juif”, un terme nouveau de plus en plus utilisé. Avant, on parlait d’“installations”, de “colons”, les propos médiatiques glorifiaient les colons. Cela change, pas seulement à gauche de l’échiquier politique, mais aussi au centre, voire au centre droit. La violence a tellement augmenté en Cisjordanie que les condamnations sont plus ouvertes. À lire aussi : Guerre au Moyen-Orient. En Cisjordanie, les colons israéliens de plus en plus violents La censure pèse directement sur les journalistes israéliens, mais comment l’État israélien compose-t-il avec des journalistes internationaux qui viennent en reportage en Israël ? Il peut les pénaliser, car ils sont soumis à la loi israélienne quand ils travaillent sur le territoire national. Ils doivent se soumettre aussi aux lois militaires. Mais d’autres mesures peuvent être prises contre eux, comme le retrait de l’autorisation de travailler en Israël. Auparavant, un journaliste étranger travaillant sur le sol israélien n’était pas soumis à la censure militaire. Mais la censure est plus forte qu’en juin dernier. Des instructions pour la presse ont été publiées, beaucoup plus strictes et étendant la notion de “sécurité militaire”. Ces instructions concernent aussi les citoyens ou journalistes étrangers. Le plus souvent, les articles sont autorisés pour la publication. À lire aussi : Moyen-Orient. L’Arabie saoudite pousse-t-elle à l’escalade pour éradiquer la menace iranienne ? Pourtant, les articles de “ + 972 Magazine” ou du quotidien de centre gauche “Ha’Aretz” restent très critiques de la politique du gouvernement israélien… Israël n’est pas un régime communiste ni même une dictature militaire. La censure militaire n’a pas le droit de réprimer l’expression des opinions. Elle ne vise que ce qui concerne le secret d’État, ce qui peut causer du tort à la sécurité de l’État. Autres sujets interdits, tout ce qui concerne, bien entendu, les opérations militaires, celles de la Shabak (ou Shin Bet, les services intérieurs), du Mossad (services extérieurs), et même les relations étrangères d’Israël. De plus, on peut discuter avec les officiers chargés de faire respecter la censure. Je le fais très souvent. Des informations peuvent alors être négociées, d’autres non. Mais il reste possible d’avoir des discussions avec eux. D’ailleurs, les journalistes israéliens ont pu aussi contester ce régime de censure antérieure à la publication. Il y a quelques années, un journaliste en a contesté le principe, avec succès, devant la Cour suprême, et la censure militaire a été obligée de s’adoucir. Mais ce qui me frappe est l’autocensure qui pèse sur nous, les journalistes, ce qui me semble l’effet le plus grave. Nous renonçons parfois à des enquêtes, persuadés que ce ne sera pas autorisé. Ce flou dans lequel nous sommes est compliqué aussi. Parfois, certains articles ne sont pas censurés alors que j’étais persuadé de l’inverse, et d’autres fois, j’ai été surpris que des papiers soient censurés alors que je pensais qu’ils passeraient. Nous avons ainsi publié récemment un article sur les opérations de l’armée israélienne à Gaza, et, à + 972 Magazine, nous avons été surpris que l’enquête passe. Mais, je le redis, tout cela reste flou, les lignes ne sont pas claires ou alors sont mouvantes. Comment les citoyens israéliens peuvent-ils être au courant des dégâts causés par la guerre ? Pourquoi acceptent-ils de ne pas savoir ? Les Israéliens s’informent aussi via les boucles WhatsApp, mais évidemment ces informations sont invérifiables. Acceptent-ils de ne pas savoir parce qu’ils se disent qu’il ne vaut mieux pas que l’ennemi soit au courant de nos opérations ? Sans doute. Et puis, nous sommes habitués à la censure militaire. Les Israéliens l’ont acceptée depuis 1948. Ils y voient une mesure nécessaire contre la menace existentielle que constitue à leurs yeux l’Iran. Si le prix à payer est de ne pas savoir, c’est acceptable. À lire aussi : Guerre en Iran. Téhéran autorise les navires “non hostiles” à emprunter le détroit d’Ormuz Mais quel est l’état de l’opinion publique israélienne après quatre semaines de guerre ? Pour le public israélien, l’Iran ne pense qu’à détruire Israël. Je ne partage pas cette opinion, mais je fais partie d’une minorité infime. Même si Nétanyahou n’est pas populaire et que les Israéliens s’en méfient, cette guerre garde un fort soutien dans l’opinion publique. Au début de la guerre, 93 % des Juifs israéliens la soutenaient. Après quatre semaines de guerre, ce soutien a un peu diminué. Les gens passent leur journée et leur nuit dans les abris. Ils sont fatigués, les écoles sont fermées, les rues sont vides. Le dernier sondage fait état de 60 % d’opinion favorable à la guerre et 30 % contre. Si la guerre continue, il se peut qu’on assiste à un retournement de l’opinion, comme pour Gaza. On commence à le sentir, notamment dans les médias. Le manque d’objectifs de cette guerre, notamment, est pointé du doigt. Mais les Israéliens savent bien que nous ne déciderons pas de sa fin. Seul Donald Trump pourra le faire. Recueilli par Hassina Mechaï Moyen-Orient Censure Iran Sur le même sujet Manifestations. Des millions d’Américains défilent aux États-Unis contre Trump, ICE et la guerre en Iran Décryptage. Après un mois de guerre, que reste-t-il des capacités militaires de l’Iran ? Conflit. Le Pentagone préparerait des opérations terrestres en Iran. Quelles sont les options sur la table ? Nos services HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. 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