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📅 29/03/2026 à 18:03
TikTok: qui se cache derrière ces vidéos virales de fruits et légumes sexualisés générées par IA?
Géopolitique
Les vidéos mettant en scène des fruits, légumes et autres produits génèrent des millions de vues chaque jour sur Tiktok. - Captures d'écran TiktokLes vidéos de fruits et légumes à forme humaine, générées par l'intelligence artificielle générative, inondent TikTok et Instagram depuis quelques semaines. Ces contenus courts, qui se déclinent en mini-séries addictives aux allures de téléréalité, captent l’attention de millions d’utilisateurs chaque jour. Qui se cache réellement derrière ces vidéos qui flirtent parfois avec la pornographie, et dans quel but?Des pommes infidèles, des bananes qui draguent des aubergines et mettent au monde des carrés de chocolat... En quelques jours seulement, Priscille est devenue accro à cette nouvelle forme d'histoires générées par l'intelligence artificielle (IA) générative publiées sur TikTok. Chaque soir, cette femme de 31 ans se laisse happer par ces courtes vidéos aux faux airs de dessins animés des studios Pixar, qui mettent en scène des histoires d'amour et de trahison entre des fruits, des légumes voire d'autres produits alimentaires tels que des morceaux de chocolat, de fromage ou des pâtes.Comme elle, des millions de spectateurs suivent depuis quelques semaines ces vidéos de fruits et légumes anthropomorphisés, souvent hypersexualisés. Des contenus à la fois fascinants et absurdes, capables de devenir rapidement addictifs. Ces comptes spécialisés se multiplient à une vitesse folle: certains, comme "OnlyMoviesFr", ont généré plus de 58 millions de vues en une semaine en adaptant le concept d'émissions de téléréalité populaires, comme L’Île de la Tentation."Des histoires toutes bêtes, des caricatures""Je n'arrive pas à décrocher", s'étonne cette manager dans une chaîne de magasins discount à Villeurbanne, qui s'est même abonnée à la chaîne pour ne manquer aucun épisode de la mini-série Skibidi Fruits. "Les graphiques, les couleurs... Je trouve que c'est divertissant et drôle à la fois, en plus d'être très bien réalisé", commente-t-elle. Le phénomène est tel que des internautes supplient le créateur du compte de poster les épisodes à l'heure, impatients de découvrir la suite des aventures.Charles, étudiant de 21 ans en licence d'éco-gestion en Seine-et-Marne, s'est lancé dans la création de vidéos d'histoires de fruits, sous le pseudo "Dr. Einstein" début mars, après avoir découvert le concept sur le TikTok anglo-saxon. Le jeune homme se dit alors que ça ne doit pas "être bien difficile à faire" et décide de reprendre l'idée: il reproduit la même chose en français et à sa grande surprise, cette première vidéo cumule plus de 600.000 vues en seulement quelques jours.Les créateurs de contenus s'inspirent de la téléréalité pour écrire leurs scénarios de vidéos générées par IA. © Captures d'écran Tiktok"Ce sont des histoires toutes bêtes qui parlent à tout le monde, des caricatures", reconnaît l'étudiant, dont la première vidéo relatait une histoire de tromperie entre un couple de fraises et une banane. "La femme accouchait d'une banane et ça créait tout un drame".Depuis, il publie une à deux vidéos par jour et gère en parallèle de ses études trois comptes TikTok qui comptabilisent des dizaines de milliers d'abonnés, à peine quinze jours après ses débuts."Ce n'est pas très compliqué à faire: mes prompts (les consignes données à l'outil d'IA, NDLR) ne font pas plus de 2-3 lignes, mais ce n'est pas aussi rapide qu'on ne pourrait le croire non plus. Ça demande quand même du temps et un peu de pratique car l'IA ne produit pas la vidéo de A à Z", explique l'étudiant, qui consacre entre une et deux heures de travail par vidéo."Il y a tout le processus où il faut trouver un scénario, une bonne idée. Pour la plupart, j'y réfléchis par moi-même. Et ensuite c'est une accumulation de petites séquences d'une dizaine de secondes qu'il faut assembler" à l'aide d'un générateur de courtes séquences vidéo - à savoir la version payante de l'IA Gemini - qu'il assemble ensuite grâce au logiciel de montage Capcut."Je m'adapte à ce que l'algorithme valorise"Pour autant, Charles ne s’adonne pas à cette activité par passion, mais avant tout dans un objectif financier, comme la plupart des créateurs positionnés sur ce type de contenus. En surfant sur une tendance qu’il sait éphémère, il reconnaît suivre une logique opportuniste: "J’ai pu discuter avec d’autres gens dans le milieu: ils sont là pour faire de l’argent. Maintenant je vais continuer comme ça jusqu’à ce que ça s’épuise un peu et qu’on change de thème", poursuit-il."Ça permet de se faire un petit peu d’argent à côté et de gagner des abonnés sans devenir influenceur pour autant, car personnellement je n'ai pas envie de me montrer ou de parler de moi. Mais si je veux changer de thème plus tard sur TikTok, ça peut être intéressant d'avoir ce compte comme base".Cette logique pécuniaire guide également Oscar, étudiant en master de commerce international dans le sud de la France. Le jeune homme de 22 ans possède lui-aussi trois comptes TikTok monétisés sur lesquels il teste depuis quelques années les tendances qui marchent, dans le but de faire du chiffre à moindre coût en "faisant monter des comptes". Il ne s'est lancé que très récemment dans "la niche des fruits", lorsqu'il a découvert que ces vidéos générées par IA étaient très bien rémunérées par la plateforme, contrairement aux autres vidéos générées artificiellement."Si je peux me complémenter en termes de revenus, je le fais", déclare cet étudiant, actuellement en année d'alternance. "Je suis conscient que c'est pas ce qu'il y a de plus instructif pour les gens mais je pense qu'à mon échelle, je m'adapte à ce que l'algorithme valorise". Selon Oscar, le succès rapide de ces vidéos s’explique en partie par leur rémunération attractive et par leur accessibilité. "Il y a déjà énormément de concurrence, mais je crois que ça marche parce qu’il existe des stratégies pour contourner les versions payantes des IA génératives, et tout pouvoir faire gratuitement"."Ce qui fonctionne aujourd'hui ne fonctionnera probablement plus dans deux mois""Honnêtement je pense qu'aujourd'hui il est possible de vivre de cette niche. Certains peuvent aller chercher du 2000 euros par compte en une semaine, quand d'autres peuvent viser du très très gros chiffre". Toutefois à en croire Charles et Oscar, les revenus assurés par TikTok sont très variables et très peu fiables à long-terme. "Ce qui fonctionne aujourd'hui ne fonctionnera probablement plus dans deux mois", observent-ils avec lucidité.Ainsi, les deux étudiants, comme de nombreux autres créateurs, complètent en commercialisant chacun des formations en ligne (sous forme de PDF, d’ebooks ou de modules vidéo) pour apprendre à produire ces contenus: ils y détaillent leurs méthodes contre une trentaine d'euros. Un autre moyen facile de "diversifier leurs revenus", selon Oscar.Des pommes de terre, des fraises ou des saucisses... Les personnages principaux de ces vidéos générées par IA sont des aliments de consommation © Captures d'écran TiktokDerrière ces initiatives se dessine ainsi toute une mécanique propre aux réseaux sociaux, où la création de contenus répond de plus en plus à des logiques de viralité et de rentabilité."Un créateur de contenus aujourd'hui n'a plus vraiment besoin de réfléchir à quel contenu va marcher, il peut tester plein de types de contenus différents hyper rapidement, inonder les réseaux sociaux, et parmi les milliers de choses générées, on a juste à regarder quel est celui qui va le plus retenir l'attention", explique ainsi le journaliste Victor Fersing, intervenant pour l'association Lève les yeux, qui fait de la prévention vis-à-vis de l'addiction aux écrans.Ces vidéos s'inscrivent, selon lui, dans une catégorie qu'on étiquette comme "AI slop", des contenus bas de gamme générés par intelligence artificielle. "Les autres créateurs vont identifier que ça devient une tendance et n'ont plus qu'à copier la mécanique.. Comme c'est du contenu qui est très facile à générer, ça a tendance à inonder internet"."Le support image est très attractif car il demande un minimum d’effort. Là, ça ne demande presque rien: c’est hormonal, dynamique, ça réveille, c’est de la dopamine en intraveineuse. Avec la facilité croissante de création de contenus et l’absence de modération sur ces réseaux, il n’y a pratiquement aucune limite, ça part dans tous les sens", analyse aussi Florence Sèdes, professeure des Universités à l’Université de Toulouse et chercheure à l’IRIT en science des données et Intelligence Artificielle."Ca désintègre nos capacités cognitives"Victor Fersing ajoute que l’automatisation de ces productions se traduit par des histoires souvent incohérentes et superficielles. "Comme les humains ne sont pas vraiment derrière la construction des histoires, il n’y a pas vraiment de cohérence ni de moralité. Ce sont simplement des contenus optimisés pour capter l’attention", poursuit-il, ajoutant qu’ils offrent bien moins de valeur qu’un film ou une série avec une vraie structure narrative et des enjeux artistiques, esthétiques ou moraux.Souvent truffées du vocabulaire des adolescents avec des expressions telles que "tana" ou "doro", ces vidéos veulent capter l’attention comme un "virus mental", selon lui, qui détourne notre esprit vers des contenus futiles et nous prive de temps pour "lire, manger ou faire du sport". "Ils s'apparentent à du 'brain rot' (une expression anglo-saxonne qui signifie 'pourrissement du cerveau') pour rien. C'est tellement abrutissant que ça désintègre nos capacités cognitives".L'intervenant, spécialiste des questions d'addiction aux écrans et aux algorithmes, souligne que l'IA permet de "créer des versions de la réalité bien plus attirantes que la vraie vie. C’est accrocheur pour le regard, ça retient notre attention et peu importe si les trames narratives sont absurdes, ça fonctionne".Il explique que ces vidéos reposent sur des "stimuli supernormaux", des images et sons exagérés qui déclenchent des réponses émotionnelles très fortes: l'animation est extrêmement dynamique, les personnages sont très colorés, leurs corps hypersexualisés, les décors idylliques avec des bords de mer, des couchers de soleil, des scènes de lycée à l'américaine."Ca crie et ça saute sans cesse, ça flirte parfois avec la pornographie. Typiquement, on voit des fruits aux corps de mannequin ou ultra-bodybuildés, on exagère certaines parties du corps humain pour capter l’attention", développe encore Victor Fersing.Le risque, ajoute le psychanalyste Michaël Stora, psychanalyste et expert des pratiques numériques, c'est "de croire qu'on regarde quelque chose de gentillet et anodin alors que derrière se cache parfois des messages totalement nauséabonds" de façon insidieuse, c'est-à-dire des idées racistes, masculinistes ou encore homophobes. "Ce n'est pas le cas de toutes, mais de façon assez cynique ou machiavélique, certains créateurs de contenus savent que ça va faire réagir et générer de l'engagement".Des plateformes qui n'ont aucun intérêt à arrêter le "brain rot"Une stratégie que reconnaît à mi-mots Oscar, qui admet qu'il a pu parfois générer des vidéos "un peu limite" pour faire réagir les internautes. Toutefois, lui et Charles démentent fermement toute intention d'instaurer des idées racistes ou masculinistes de façon détournée avec leurs vidéos. "Je comprends qu'on puisse penser ça avec certaines vidéos - sur d'autres comptes que le sien - qui font passer la femme comme la méchante vénale et infifèle", note Charles."Il faut regarder ça avec du second degré", se défend aussi Oscar, pour qui il s'agit de "contenu humoristique". "Personnellement, j'essaie de limiter le vocabulaire, de ne pas trop cibler une communauté pour ne pas gêner ou trop offenser les gens, même si je reconnais que c'est souvent très cliché"L'expert Victor Fersing, lui, n'exclut pas que derrière certaines de ces vidéos se cachent des messages politiques. "Une grande partie fait probablement ça uniquement dans un but de monétiser, mais dans la masse il est tout-à-fait possible que certains utilisent ce média pour promouvoir des idées", lance-t-il. "Quelle est la proportion entre les deux?", s'interroge-t-il: "c'est très difficile à quantifier".En définitive, ce type de vidéos participe à la course économique entre les plateformes puisque si TikTok ou Instagram se mettait à réguler sérieusement à réguler le 'brain rot', sa concurrente perdrait mécaniquement des parts de marché puisque les utilisateurs addicts se tourneraient vers l'autre. En somme, chacune d'elle a un intérêt à ne pas trop réguler ces contenus, car "l'addiction est un très bon modèle économique", selon les mots de Victor Fersing.Sur le même sujetSora est mort: pourquoi OpenAI a décidé de fermer son application de vidéos courtes générées par IA et pourquoi ce n’est pas un détail"Ce n’est pas la nourriture intellectuelle la plus sophistiquée de l’histoire", conclut-il, ce qui montre selon lui à quel point l’espace numérique reste complètement dérégulé, comme une sorte de "far-west informationnel où un enfant mineur peut facilement être exposé à ce type de contenus sans avoir les armes pour résister à leur caractère.Les plus lusSONDAGE BFMTV. 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