● BFM Tech
📅 27/03/2026 à 14:58
"Ce que j'ai vu m'a effaré": pourquoi Edouard Geffray, ministre de l'Education nationale, a décidé de saisir la justice contre Tiktok
Géopolitique
Après avoir annoncé saisir le procureur de la République au sujet de Tiktok pour "incitation au suicide", le ministre de l'Education, Edouard Geffray, explique à BFMTV vouloir faire prendre conscience de la dangerosité du réseau social chinois.Une vidéo Tiktok, dans le flot incessant, parmi d'autres. Une jeune fille explique posément comment sortir la lame d'un taille crayon pour s'en servir comme d'un couteau à pain. Elle démontre ensuite comment à l'aide de cet outil de fortune, il est facile de découper une pâte non cuite. Sauf que l'idée n'est pas de couper une pâte d'une façon débrouillarde. La jeune utilisatrice qui se filme à les bras parsemés de cicatrices, et si le montage est un peu grossier, il dépeint une toute autre réalité, celle de la scarification.Cette vidéo, que BFM Tech a pu visionner et qui a été supprimée dans la nuit du 26 au 27 mars 2026, n'est que la partie émergée d'un iceberg effrayant dont Edouard Geffray, ministre de l'Education, a pris conscience avec l'aide de ses équipes, après avoir reçu des remontées "de plus en plus nombreuses de tentatives de suicide" au travers de la plateforme sur laquelle les établissements renseignent les faits de vie scolaire les plus importants.Cette vidéo a été le début d'une exploration méthodique et sordide, qui a donné lieu à un signalement à la justice."Ce n'était pas le fruit du hasard""En créant un compte d'une jeune adolescente de 14 ans, ce que j'ai vu m'a effaré," explique le ministre à BFMTV, qui assure avoir répété plusieurs fois le test "pour être certain que ce n'était pas le fruit du hasard"."On a des jeunes qui, même lorsque l'on ne fait pas de recherche ou qu'on ne 'like' pas des vidéos, et notamment le soir, au bout de quelques minutes, vont pouvoir accéder à des contenus qui sont dépressifs, et puisque vous cliquez sur le compte, cela va vous mettre dans une spirale avec des vidéos où des jeunes célèbrent une 'bonne TS' (tentative de suicide, NDLR), avec des commentaires encourageant la décision," décrit Edouard Geffray, qui a donc ces derniers jours collecté des vidéos et des documents qu'il a ensuite transmis au procureur de la République au moment de sa saisine.Dans le cadre de l'article 40 du procédure pénale, le ministre de l'Education a en effet la possibilité, comme n'importe quel parlementaire ou fonctionnaire, de saisir le procureur afin de l'informer de faits potentiellement répréhensibles. Pour Tiktok, cela relève de "l'incitation au suicide", assure Edouard Geffray: "Alors c'est vrai que Tiktok a bloqué le mot 'suicide' dans la barre de recherche, mais il y a en fait tout un langage parallèle. Et il est connu car nous l'avons trouvé en quelques minutes."Un "langage parallèle" pour la scarification et l'ôde aux suicidesSelon les constatations de BFM Tech, ce "langage parallèle" est connu des équipes de Tiktok, qui a procédé à la mise en place de filtres qui bloquent ces mots-clés et les vidéos liées. Certains emojis, qui renvoyaient vers des contenus prônant la scarification, font désormais apparaître un message de prévention lors d'une recherche. Mais les internautes cherchent régulièrement à contourner les limites de la modération, notamment grâce aux musiques, dont certaines sont identifiées pour renvoyer vers une sélection de vidéos prônant le suicide: "Quand cela fait deux ans que la vidéo est en ligne et qu'elle a fait plus de 50.000 vues, il y a quand même un petit problème de modération", estime le ministre.On peut néanmoins se poser la question du timing de cette saisine, tant le sujet des emojis comme des vidéos prônant les scarifications ou le suicide sont légions sur l'ensemble des réseaux sociaux, et pas uniquement sur Tiktok.Un message de prévention sur Tiktok lors d'une recherche avec un emoji incitant à la scarification © Capture BFM Tech"Je porte deux sujets: le retrait de certains contenus, même si, puisque Tiktok n'est qu'hébergeur, ça peut être compliqué, et témoigner de l'algorithme lui-même puisque ça n'est pas un accident, car il maximise l'exposition des jeunes - et singulièrement des filles à des contenus qui sont en réalité mortifère," ajoute-t-il.Il précise "ne pas supporter" qu'un réseau social comme Tiktok puisse continuer à opérer de cette manière, constatant un trou béant dans la modération: "On ne peut pas me demander de lutter tous les jours contre les suicides dans les écoles pour qu'ensuite, une fois à la maison, il y ait des enfants biberonnés à ce genre de contenu, à un moment donné, il faut être cohérent", s'agace Edouard Geffray."Si j'ai fait un signalement avec l'article 40, c'est parce que l'algorithme vient exposer de manière systémique un adolescent à des contenus mortifères, selon nos observations. Ce n'est pas un accident ces vidéos qui apparaissent dans le fil, c'est quelque chose qui se produit dès que vous commencez à fréquenter la plateforme en précisant que vous êtes mineur", précise le ministre.Une saisine pour alerter les parentsD'autres exemples ont été envoyés au procureur de la République, justifiant cette saisine qui se veut "complémentaire" de celle déjà effectuée par le député Arthur Delaporte et qui fait suite à la commission d'enquête sur les effets de Tiktok chez les jeunes. Une enquête préliminaire a été ouverte en novembre 2025 par le parquet de Paris.Le parlementaire socialiste estime d'ailleurs que cette nouvelle saisine, qui porte sur de nouvelles potentielles infractions, vient renforcer la première: "Elle intervient dans la continuité de celle que j'ai effectuée (...) elle alimentera ainsi l'enquête lancée et toujours en cours, et permettra, je l'espère, d'accélérer les investigations," lance-t-il dans une déclaration à BFM Tech. "Tiktok doit répondre de ses actes", conclut-il.Le ministre de l'Education veut aussi, par sa saisine, interpeller au-delà de son périmètre en ciblant les parents, qui pourront prendre conscience du problème: "J'invite les parents à faire l'exercice eux-mêmes (celui de se créer un compte ado, NDLR), et ensuite à dire à leur enfant de désinstaller Tiktok de leur téléphone."Edouard Geffray rappelle en outre qu'il porte plusieurs sujets de prévention pour les prochains mois, dont l'interdiction du portable au collège et au lycée - ces établissements seront concernés en septembre 2026. En compagnie de conseils nationaux de lycéens et de collégiens, il entend également mettre "plus de démocratie" dans la vieille machinerie qu'est l'Education nationale: "Il faut que ce soit un lieu de discussion autour de ces sujets." De ce côté, le président de la République, Emmanuel Macron, porte depuis plusieurs mois l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans.Si cette loi pourrait entrer en application dès septembre en France, son absence au niveau européen n'oblige en rien les plateformes à réaliser un contrôle concret de l'âge (par exemple via un scan d'une pièce d'identité).Tiktok rejette les accusations et défend sa modérationContacté par BFM Tech, Tiktok explique "appliquer des règles strictes contre les contenus qui promeuvent le suicide ou l'automutilation": "Nous n'autorisons pas les contenus qui montrent, encouragent ou partagent des plans liés au suicide ou à l'automutilation.""Nous adoptons une approche proactive en matière de modération. En France, parmi les contenus supprimés pour violation de nos règles au T4 2025, 99% l’ont été de manière proactive et 98% dans les 24 heures," assure le réseau social, qui précise proposer "plus de 50 paramètres de sécurité, de confidentialité et de protections activés par défaut" pour les comptes adolescents.Concernant les recommandations, Tiktok rejette les accusations du ministre, estimant intégrer "des garde-fous": "Ceux-ci sont conçus pour détecter et interrompre les schémas de visionnage répétitifs, notamment sur des sujets sensibles, en diversifiant les recommandations et en limitant la répétition de contenus similaires. Cela permet de réduire la surexposition et de favoriser une expérience de visionnage plus équilibrée."Lors de la parution du rapport de la commission d'enquête, en septembre 2025, Tiktok avait expliqué être "le bouc émissaire" d'un problème bien plus vaste "à l'échelle des plateformes et de la société".Notons par ailleurs que le ministre Edouard Geffray nous a confirmé qu'il n'avait pas pris contact avec les dirigeants de Tiktok en amont de cette saisine.Les plus lus"Un nouveau signe d'opération terrestre": le Pentagone envisage de déployer au moins 10.000 soldats supplémentaires au Moyen-OrientDOCUMENT BFMTV. 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