● Courrier International 📅 26/03/2026 à 11:55

Le portugais se conjugue à l’échelle mondiale : “une bataille perdue” pour Lisbonne ?

Géopolitique
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Dessin de Kopelnitsky, États-Unis. Le Portugal fait face à une réalité : il a perdu le contrôle de sa langue. C’est ce qu’analyse cette semaine Álvaro Filho dans une interview accordée au quotidien Diário de Notícias. L’écrivain et journaliste de 51 ans, originaire de l’État de Pernambouc, au Brésil, mais installé à Lisbonne depuis dix ans, évoque l’avenir de l’idiome à l’occasion de la parution de son livre Eu não falo brasileiro (“Je ne parle pas brésilien”, non traduit en français). Le portugais européen, observe-t-il, est appelé à évoluer pour des raisons démographiques : “La lutte des Portugais pour ‘préserver’ la langue est une bataille perdue. Elle l’est non seulement à cause des 200 millions de locuteurs brésiliens, mais aussi parce qu’à la fin du siècle il y aura encore 200 millions de locuteurs supplémentaires en Afrique. Dans un contexte d’environ un demi-milliard de lusophones, le Portugal n’en comptera que 10 millions – s’il en compte autant.” À lire aussi : Portugal. Mort d’António Lobo Antunes, écrivain “exigeant, obsédé, laborieux, génial” Et cette lutte pour conserver une norme portugaise est parfois douloureuse. Álvaro Filho prend l’exemple du système éducatif portugais, où “une minorité d’enseignants xénophobes et racistes se montrent puissants face aux enfants, mais deviennent minuscules dès qu’un adulte intervient” : “Mon plus jeune fils a subi plusieurs épisodes de harcèlement à l’école, de la part d’élèves mais aussi d’enseignants, qui critiquaient sa manière de parler. Et chaque fois que je m’y rendais – et ce n’était pas rare – pour parler à ces professeurs, j’avais besoin d’un microscope pour les voir.” Levier de puissance Dans un éditorial du Diário de Notícias, Leonídio Paulo Ferreira, le directeur adjoint du journal, rappelle que “l’enjeu pour le Portugal est donc de transformer une langue parlée par 27 fois plus de personnes que le nombre de ses habitants”, soit 270 millions de lusophones au total. “L’influence culturelle est un levier de puissance”, explique-t-il, appelant le pays à s’inspirer de la France, qui “est une superpuissance dans ce domaine”. Le français, avec 396 millions de locuteurs, est en effet “la quatrième langue la plus parlée au monde et la deuxième la plus apprise comme langue étrangère”, souligne l’éditorialiste, qui ajoute : “Une politique culturelle et linguistique renforce la puissance d’un pays. Elle crée des liens émotionnels qui influencent le tourisme et la consommation. La France l’a bien compris, avec son réseau de lycées français et d’Alliances françaises.” À lire aussi : Enquête. Sur les traces du mystérieux Luís de Camões, monstre sacré des lettres portugaises “Il ne faut pas essayer de figer la langue”, plaide pour sa part l’humoriste brésilien Gregório Duvivier, actuellement en tournée au Portugal avec un spectacle qui porte précisément sur la langue portugaise et les différences linguistiques entre le Portugal et le Brésil. Dans un entretien accordé au magazine Time Out, il entend célébrer la langue dans sa diversité et ses multiples formes : “Je comprends l’inquiétude au Portugal, par exemple quand les enfants commencent à parler ‘brésilien’. Il faut y réfléchir sérieusement, notamment à travers les doublages en portugais du Portugal. Sinon, il est possible que le portugais européen disparaisse, ce qui serait dommage.” “Il est important de préserver les différentes variantes linguistiques et d’en être fier.” À lire aussi : Bande dessinée. “Astérix en Lusitanie” : la presse portugaise prise par des “sentiments contradictoires” Dans une tribune publiée par Expresso, la chercheuse Ana Catarina Mesquita estime qu’au-delà du poids démographique de ses locuteurs, une langue s’impose aussi par sa capacité à produire du savoir, de l’innovation et de l’influence. Or le portugais reste aujourd’hui peu utilisé dans la science et les décisions internationales, dominées par l’anglais, remarque-t-elle. Le manque d’investissement cohérent limite la diffusion et le statut global du portugais, conclut-elle. Son avenir dépend donc d’une volonté politique de l’imposer comme langue de connaissance et de puissance. Courrier international Brésil Europe Afrique Amériques Sur le même sujet Lisbonne. Le portugais, une langue sans tabou ni cravate Culture. Une première Journée mondiale de la langue portugaise sous le signe de la création littéraire Célébrations. Cinquante ans après son indépendance, l’Angola a gommé ses “cicatrices coloniales” Brésil. L’improbable histoire de l’“E.T. de Varginha” Nos services HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. 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