● Journal du Net
📅 25/03/2026 à 16:38
Starlink fait basculer la guerre en Ukraine et devient un enjeu de souveraineté dans le monde
Géopolitique
👤 Guillaume Renouard
L'importance prise par la constellation de satellites d'Elon Musk dans le conflit rappelle aussi les manques de l'Europe qui avance à petits pas face aux volontarismes américains et chinois. En mars, l’armée ukrainienne a profité d’une coupure du service Starlink, qui a désorganisé l’armée russe, pour lancer une contre-offensive et réaliser des gains territoriaux inédits depuis plus de deux ans, illustrant l’importance qu’a prise la constellation de satellites d’Elon Musk dans la planification et le déroulement des opérations militaires sur le front ukrainien. Conçue pour fournir un accès Internet de qualité y compris dans des zones rurales, isolées ou mal desservies par les infrastructures classiques (fibre, câble), Starlink a l’avantage de fonctionner dans tous types d’endroits reculés : montagnes, déserts, forêts, zones polaires… ou ligne de front. Dans le cadre du conflit ukrainien, les généraux l’utilisent pour communiquer avec leurs troupes, synchroniser les attaques, disposer de vidéos en temps réel du champ de bataille et lancer des attaques de drones. Colonne vertébrale des télécoms ukrainiennes La constellation d’Elon Musk constitue depuis le début de la guerre la colonne vertébrale des communications de l’armée ukrainienne. "Les communications utilisées par les militaires ukrainiens s’appuyaient à l’origine sur un satellite standard. Or, très tôt dans le conflit, les Russes ont brouillé les signaux envoyés par ce satellite au niveau des terminaux récepteurs", explique Serge Plattard, chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), un laboratoire d’idées. "Les Ukrainiens ont réagi en achetant massivement des terminaux Starlink, non seulement pour remplacer ce satellite, mais aussi les lignes de communication terrestres, le signal Starlink ayant l’avantage de ne pas pouvoir être brouillé, puisqu’il s’agit d’une connexion Internet à très haut débit." L’usage de Starlink a permis de maintenir une fluidité et une omniprésence des communications qui auraient autrement été sérieusement handicapées, autorisant l'armée ukrainienne à conserver sa synchronisation et sa réactivité. "Sans Starlink, Zelensky et les généraux ukrainiens auraient pu continuer à donner des ordres en passant par des lignes fixes, enterrées ou très protégées. Mais la diffusion de l'information à des unités combattantes ou à des postes ayant un niveau de commandement en dessous de l'état-major aurait été coupée. Les Ukrainiens ont compris cela très vite et sont donc rapidement passés à un dispositif de télécommunications quasi uniquement fondé sur Starlink", détaille l’expert. L’importance prise par Starlink pour la défense de l’Ukraine est telle qu’en juin 2023 le Pentagone a versé 23 millions de dollars pour équiper les forces ukrainiennes en terminaux. Starlink et la Russie Le dispositif fonctionne tellement bien qu’il a fini par attirer l’attention de l’armée russe, qui a à son tour favorisé son adoption. Les terminaux Starlink n’ont jamais été commercialisés en Russie, mais les forces russes ont trouvé des solutions pour contourner cet obstacle, notamment en achetant des terminaux Starlink au marché noir via des pays tiers. Pour activer ces terminaux (ce qui ne peut être fait depuis la Russie, le service y étant bloqué), les Russes ont ensuite trouvé divers moyens d’usurper des identifiants ukrainiens pour être reconnus comme utilisateurs légaux, en s’appuyant sur des Ukrainiens aux sympathies prorusses, des arnaques via Telegram ou encore en faisant pression sur des prisonniers ukrainiens disposant d’identifiants. La Russie est ainsi parvenue à utiliser à son tour ce service pour synchroniser ses propres opérations militaires, éliminant momentanément l’avantage ukrainien en la matière. Le revers de la médaille étant que l’armée russe est devenue dépendante de celui-ci. Or, en février, suite à des discussions avec des généraux ukrainiens, Elon Musk a mis en place un système de liste blanche : tous les Ukrainiens ont été invités à enregistrer leurs appareils sur une liste officielle, et ceux qui n’y figuraient pas, et constituaient donc selon toute vraisemblance des terminaux pirates russes, ont été désactivés, ce qui a semé la zizanie dans les lignes de communication russes. "L'intérêt de Starlink, c'est que vous avez une très forte décentralisation de l'information, puisque vous pouvez la récupérer avec des antennes partout sur le terrain. Une plateforme Starlink fait la taille de deux ou trois téléphones portables, c'est pliable, on peut facilement la déplacer. Cela permet une très grande souplesse et une très forte décentralisation de l'accès et de la retransmission de l'information", explique Serge Plattard. Privés de Starlink, les Russes ont dû revenir à des systèmes de communication plus traditionnels, qui n'ont ni le haut débit, ni la flexibilité de Starlink, et peuvent plus facilement être interceptés. Un enjeu de souveraineté majeure En devenant essentiel aux opérations militaires modernes, Starlink s’impose ainsi comme un enjeu de souveraineté de premier plan. Posséder sa constellation de satellites Internet devient aussi capital que de détenir son propre système de géolocalisation par satellites (toutes les grandes puissances en ont un : le GPS pour les Etats-Unis, Galileo pour l’UE, Beidou pour la Chine et Glonass pour la Russie) ou la bombe nucléaire. Les Chinois l’ont bien compris, qui avancent rapidement sur leur propre dispositif visant à concurrencer Starlink. "Les Chinois sont sur une bonne trajectoire : ils développent trois systèmes de constellations parallèles, opérés par trois sociétés différentes, qui travailleront de concert. Ils vont donc rapidement arriver à un niveau suffisant, quoique pas à la cadence d'Elon Musk", estime Serge Plattard. La constellation Starlink compte à l’heure actuelle 9 000 satellites actifs en orbite et une vingtaine supplémentaire sont lancés tous les trois jours, ce qui devrait permettre à Elon Musk d’atteindre rapidement son premier objectif d’une constellation de 12 000 satellites (l’objectif suivant étant d’arriver à 30 000). La Russie a également entamé la mise en orbite de sa constellation Rassvet, pour compenser la perte de Starlink, ce qui va toutefois prendre du temps. Côté européen, la société OneWeb Eutelsat dispose de 656 satellites actifs et d’une technologie qui fonctionne, mais les choses n’avancent pas aussi vite qu’elles le devraient, faisant perdre un temps précieux face à Starlink, qui croît à toute vitesse. "La première vague de satellites a été mise en orbite, mais la seconde tarde à venir, à la fois parce qu’il manque des fonds, et parce que la gouvernance européenne est affreusement complexe. Plutôt que de se focaliser sur un seul système en mettant l’argent qu’il fallait, les dirigeants européens ont opté pour une usine à gaz avec d’un côté OneWeb Eutelsat et de l’autre le projet IRIS² (une constellation souveraine européenne dont fait partie OneWeb Eutelsat, ndlr). Il y aura donc à la fois du géostationnaire et de la basse altitude, un service privilégié pour les gouvernements et un service pour l'utilisation commerciale qui va être décalé dans le temps… On manque d’efficacité face à Musk qui, malgré tous ses défauts, sait ce qui marche, a une vision et la met implacablement en application", estime Serge Plattard.
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