● Journal du Net 📅 24/03/2026 à 17:04

Produire ses propres puces à Austin : un pari fou mais une suite logique pour Elon Musk

Géopolitique 👤 Guillaume Renouard
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L'entrepreneur a déjà engrangé de brillants succès dans des industries difficiles (l'automobile et le spatial) où il n'avait aucune expérience. Mais sa dernière aventure, le projet Terafab, pourrait bien être la plus difficile de toutes. Graver des transistors à l'échelle de quelques atomes, en maintenant une précision de l'ordre du nanomètre sur des surfaces entières, le tout dans des salles blanches où l’air doit être maintenu à un niveau 100 000 fois plus pur que dans une salle d’opération chirurgicale, un seul grain de poussière sur un wafer à 30 000 euros pouvant détruire des dizaines de puces. Et le tout en gérant des chaînes d’approvisionnement complexes et en tension permanente, impliquant des machines produites par une ou deux entreprises maximum dans le monde et des matières premières concentrées dans quelques zones spécifiques. Autant de raisons qui font que les semi-conducteurs de pointe, utilisés pour entraîner et faire fonctionner l’IA, sont considérés comme la chose la plus difficile à produire sur terre. Un processus que ne maîtrisent qu’une poignée d’entreprises dans le monde, en tête desquelles le taïwanais TSMC, leader incontesté du marché. Une domination qu’entend désormais remettre en cause Elon Musk avec son nouveau projet Terafab. L’objectif : s’affranchir de TSMC pour produire lui-même les puces équipant ses Tesla, ses robots Optimus et ses centres de données spécialisés dans l’IA (dont certains seront positionnés dans l’espace). Pari raisonnable ou délire égomaniaque ? L’annonce de Musk a été accueillie avec une incrédulité matinée de scepticisme par certains experts de l’industrie, à l’exemple de Mike Demler, un spécialiste américain du marché des semi-conducteurs. "D’abord, je ne pense pas que 20 milliards de dollars suffisent à construire une usine de pointe", commence-t-il. "Ensuite, il suffit de regarder Intel pour constater à quel point il est devenu financièrement et techniquement impraticable d'être un fabricant intégré de semi-conducteurs (qui contrôle chaque étape, du design à la production, par opposition au modèle fabless de Nvidia, par exemple, ndlr). Il faut d'autres clients pour justifier la dépense, et pour fournir une variété de designs qui alimentent en données l'amélioration du rendement de fabrication. Ensuite, il faut travailler avec l'écosystème de fournisseurs de propriété intellectuelle et d'éditeurs d'outils de CAO électronique pour créer des kits de conception de procédés, développer et tester le flux de conception…." Pour l’expert, "le projet de Musk de construire une "Terafab" n'est qu'un exemple de plus de son arrogance apparemment sans limites." D’autres sont moins catégoriques, à l’instar d’Antoine Chkaiban, consultant chez New Street Research. "Elon Musk est coutumier des annonces grandiloquentes qui mettent du temps à se concrétiser, ou qui ne se réalisent pas, à l’instar de ses véhicules à 25 000 dollars, ou encore de ces usines de batteries qui devaient fournir cent gigawattheures de cellules 4680 d’ici 2022. Et les semi-conducteurs sont beaucoup plus complexes à produire que les batteries…", rappelle-t-il. Pour autant, "il y a beaucoup d'opportunités d'optimisation de la production de semi-conducteurs. Musk a notamment parlé d’intégrer davantage le processus de production, avec des wafers qui seraient intégralement réalisés sur un même équipement, ce qui permettrait de se passer de salles blanches. Or, l'intégration constitue précisément ce qui va permettre d'augmenter la productivité sur ce marché." Le fait qu’il parte de zéro pourrait par ailleurs jouer à son avantage. "C’est un ingénieur dans l'âme, capable de prendre un problème avec l'approche de la feuille blanche, qui n’est pas embêté par le dilemme de l’acteur établi, a déjà des chaînes de production en place, etc. Il peut donc espérer faire des puces plus efficaces, moins chères, avec des cycles d’innovation plus courts et une meilleure structure de coût." Le nerf de la guerre : les hommes… ou l’argent ? Si Elon Musk a réussi plusieurs exploits par le passé, la comparaison avec TSMC donne une idée de l’ampleur de la tâche herculéenne qu’il s’est fixée. "La fabrication en deux nanomètres est sans doute le procédé de fabrication le plus complexe que l'humanité ait jamais tenté à grande échelle. TSMC a investi 165 milliards de dollars et quatre décennies de savoir-faire industriel pour y parvenir. Le calendrier de la Terafab implique de faire l'équivalent en quelques années, avec une équipe qui part de zéro", affirme David Cao, un investisseur et entrepreneur américain. Cette question des talents est particulièrement épineuse dans une industrie des semi-conducteurs déjà confrontée à une pénurie de capital humain. Les Etats-Unis manquent d’ingénieurs, ce qui freine déjà la réindustrialisation du pays, et les spécialistes des semi-conducteurs sont particulièrement demandés. Lors de l’implantation de ses premières usines aux Etats-Unis dans le cadre du Chips Act, TSMC a dû importer ses propres ingénieurs de Taïwan pour combler le déficit de main-d'œuvre qualifiée locale. David Cao estime que Musk aura besoin d’au moins 6 000 ingénieurs spécialistes des semi-conducteurs pour lancer son projet : les trouver va relever de la gageure, d’autant qu’il sera en compétition avec Samsung, qui s’implante également au Texas pour y produire des puces. Se pose bien sûr également la question du financement. "Le plan d'investissement de Tesla pour 2026 ne tient pas pleinement compte du projet Terafab, alimentant les spéculations du marché quant à une levée de capitaux importante et dilutive à l'horizon. La manière dont le financement sera structuré, et selon que les investisseurs le considèrent comme une dépense d'investissement de Tesla ou comme une entité distincte, déterminera la façon dont Wall Street valorisera ses sociétés", estime David Cao. Musk devra enfin également s'approvisionner en machines chez ASML, dont le carnet de commandes est déjà bien rempli. Le rêve d’Elon Musk L’entrepreneur a affirmé vouloir ainsi s’assurer de disposer de davantage de puces pour ses besoins futurs : le million de wafers qu’il entend produire une fois que son usine tournera à plein régime (ce qui devrait prendre au moins dix ans), et qui selon lui sera nécessaires pour répondre aux besoins de ses entreprises en matière de voitures, robots et centres de données, compterait en effet pour les deux tiers de la production annuelle de TSMC sur les puces de deux nanomètres. En cas de succès, ce projet lui permettrait aussi de renforcer considérablement le contrôle sur sa chaîne de production de semi-conducteurs, un objectif que couvent nombre d’acteurs depuis les disruptions du Covid et les turbulences géopolitiques faisant notamment craindre une invasion chinoise de Taïwan, berceau mondial de la production de semi-conducteurs de pointe. Enfin, une usine de semi-conducteurs viendrait admirablement compléter l’écosystème qu’Elon Musk est en train de construire autour des données, qui selon une analogie désormais répandue, constituent l’or du XXe siècle. En effet, Musk dispose déjà d’actifs qui captent en permanence des données sur le monde réel à travers ses Tesla, et bientôt ses robots Optimus, tandis que X lui donne accès aux données publiées par les utilisateurs sur le réseau social. Et avec xAI, il dispose des algorithmes capables de traiter ces données. Starlink lui fournit les satellites qui gèrent la couche internet pour connecter et faire interagir le tout, satellites dont il contrôle la mise en orbite grâce à SpaceX. Enfin, Neuralink lui ouvre également à terme la perspective de faire dialoguer les données de l’informatique avec celles du cerveau humain. La Terafab constituerait une brique supplémentaire au sein de cet écosystème, et non des moindres puisqu’elle lui permettrait de contrôler un précieux actif sans lequel les algorithmes de traitement des masses de données ne sauraient fonctionner. C’est sans doute l’écosystème dont rêve Musk : un mélange d’infrastructures, de matériel et de logiciel lui offrant un contrôle quasi total sur la collecte et le traitement des données, lui permettant en retour de proposer des services à haute valeur ajoutée, d’affiner le fonctionnement de ses voitures et de ses robots, d’améliorer ses algorithmes d’IA, et d’inventer de nouveaux usages via la maîtrise de l’espace et des interfaces cerveau-machine. La vision ne manque ni d’ambition ni d’élégance, mais le chemin pour y parvenir s’annonce semé d’embûches.
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