● Silicon.fr Télécom 📅 24/03/2026 à 15:37

JP Balança Smile - la dépendance digitale est au même niveau que nos dépendances énergétiques

Cybersécurité 👤 Philippe Leroy
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Jean-Philippe Balança est le directeur des opérations internationales de Smile. L’ESN française spécialisée dans l’intégration de solutions alternatives, incarne une filière open source tricolore qui pèse aujourd’hui 6 milliards € – sur un marché IT français de 35 milliards – avec une projection à 9 milliards en 2027. Des chiffres encore modestes face aux 264 milliards € que les entreprises et administrations européennes dépensent chaque année auprès d’acteurs extra-européens, principalement américains. Le constat est pourtant sans appel : les outils collaboratifs, les ERP, les CRM… restent massivement entre les mains de éditeurs américains. Pourtant, les alternatives existent – par exemple OpenDesk en Allemagne et Infomaniak en Suisse – et sont opérationnelles depuis des années. Lire aussi : Open Source : Smile s'offre Adyax et ses experts Drupal Les freins identifiés sont doubles : la méconnaissance des décideurs d’un côté, et le poids des habitudes de l’autre. La transition vers plus de souveraineté numérique est possible, mais elle prend du temps – trois à cinq ans minimum – et elle coûte de l’argent. Il n’existe pas de solution miracle. La bonne nouvelle selon Jean-Philippe Balança? Le débat européen est passé du « pourquoi » au « comment ». Une dynamique collective semble se mettre en marche, portée en France par la filière « logiciels et solutions numériques » et relayée par les institutions et la Commission européenne. ——- Extraits de l’interview de Jean-Philippe Balança, Chief International Officer de Smile Silicon – Comment se situe la France sur le terrain des solutions alternatives open source par rapport à nos voisins européens ? Jean-Philippe Balança – Le marché français, les industriels intégrateurs et les producteurs de software open source sont très développés en France. On est probablement le plus important en taille, c’est vrai, mais il y a d’autres acteurs très compétents qui se développent très vite, du fait notamment des ambitions d’autonomie digitale de certains de nos clients plus récents. On a aussi un creuset très important de gens qui produisent des solutions extrêmement qualitatives et plutôt méconnues. Il y a deux zones particulièrement importantes en dehors de la France : l’Allemagne, qui a beaucoup investi d’un point de vue régional dans le déploiement de solutions open source, et les pays nordiques, la Suède en particulier, qui est très avancée en la matière. Je préfère retenir l’idée que, d’un point de vue européen, on est vraiment fort sur la thématique. Numeum chiffre le marché à 6 milliards € en 2023, avec une projection à un peu moins de 9 milliards en 2027, sur un secteur des services numériques de 35 milliards... Jean-Philippe Balança - C'est à peu près ça. Et je souhaite le comparer à ce qui est dépensé en Europe dans les systèmes d'information. Le chiffre de 264 milliards € de dépenses en services cloud et software auprès d'acteurs extra-européens, c'est une étude du CIGREF, permet de comprendre que, par rapport aux 6 milliards de Numeum, c'est encore très, très peu. Il y aurait un gain énorme à réorienter des dépenses IT aujourd'hui extra-européennes vers le marché européen. Il y a beaucoup d'espace pour faire croître le domaine des alternatives et de l'open source. Au sein du Consortium européen de l'open source, vous avez proposé un Pacte européen. Quelle est votre vision de cette transition possible vers des solutions que l'on maîtriserait mieux ? Jean-Philippe Balança - Ce qui est très intéressant depuis un an, c'est qu'on a mis la dépendance digitale au même niveau de discussion et d'objectif de souveraineté que nos dépendances agricoles ou énergétiques. C'est une prise de conscience majeure. Pour y parvenir, il nous faut des infrastructures, des capacités de cloud physique hébergées et détenues par des sociétés européennes. Elles existent - OVH, Scaleway, IONOS, Outscale - même si elles ne sont pas encore à l'échelle. On a besoin de software. Dans l'IT des organisations publiques ou privées, il y en a énormément, mais il est invisible. En revanche, les applications collaboratives au quotidien, les ERP, les CRM, sont complètement prises en main par des acteurs américains. C'est là où le champ des possibles est très important. Ces projets ne sont pas que techniques. Ce sont des projets de changement de paradigme pour les organisations. C'est surtout des changements d'usage. Remplacer une solution de messagerie pour 100 000 utilisateurs, ça se fait pas par magie. C'est long, il faut démarrer petit, construire et se lancer. Côté clients qui hésitent à lâcher Microsoft 365 ? Jean-Philippe Balança - Les freins sont de plusieurs ordres. Le premier, c'est la méconnaissance. Aujourd'hui le sujet est pris en main dans les comités de direction des grands groupes ; mais si je suis producteur d'énergie, mon métier c'est de forer et distribuer du pétrole. Je ne suis pas spécialiste du digital. Il y a un vrai sujet de pédagogie auprès des décideurs. Le second, c'est les habitudes. Ça fait 15 ans qu'on a choisi par facilité, par naïveté parfois, des solutions avec un certain modèle de fonctionnement, et on s'y est habitué. Tout changement c'est aussi un renoncement, et ça coûte de l'argent. Il faut être honnête : il n'existe pas de solution magique où je remplacerais du jour au lendemain un outil pour moins cher. La vérité, c'est que ça va coûter de l'argent parce qu'on ne l'a pas fait avant. Il faut investir dans un premier temps, puis transformer de façon agile, en se donnant un temps long. Ça se fera pas en 6 mois - ceux qui disent ça racontent des histoires. Ça va prendre 3, 4, 5 ans pour atteindre un niveau d'autonomie réel. Comment l'open source va s'intégrer dans la vague de l'IA générative ? Jean-Philippe Balança - Le paradigme de l'IA n'est pas celui de l'open source au sens traditionnel. Une IA, c'est un dataset, des algorithmes - pas nécessairement open source à la base. Nous, on se pose plutôt la question : qu'est-ce qu'une IA souveraine, maîtrisée, et comment s'en sert-on de façon raisonnable ? Sur la technologie, les premiers modèles sortis sont payants et propriétaires. Mais on voit très vite - chez les acteurs américains, chinois ou européens - que les modèles sont rendus open source au bout de 6 à 12 mois, pour nourrir le développement et l'image de ces entreprises. Ce que notre industrie peut apporter, c'est davantage un mindset qu'une réponse purement technologique : travailler à fournir des modèles ouverts, réutilisables et capitalisables, sans lock-in contractuel, pour le marché européen.
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