● BFM Tech
📅 24/03/2026 à 07:05
Sous prétexte de protéger la population, entre coupures d'accès au net et censure, la Russie resserre son contrôle sur Internet et les réseaux sociaux, et devient un "Goulag virtuel"
Géopolitique
Entre les coupures d’internet et la censure, la Russie resserre son contrôle sur Internet et les réseaux sociaux (illustration) - BFM TechBlocage et restrictions de Whatsapp, Telegram ou Signal, coupures récurrentes d’internet au nom de la "sécurité nationale"… En Russie, l’accès au net et aux réseaux sociaux est de plus en plus contrôlé et censuré. Pour Moscou, cette stratégie permet de maîtriser un espace numérique essentiel et de lutter contre toute utilisation jugée hostile, qu’il s’agisse de critiques internes ou de menaces extérieures.Moscou apparaît, à première vue, comme une ville pleinement ancrée dans le XXIe siècle. Payer un ticket de train ou de métro avec son smartphone, croiser des robots livreurs ou gérer ses démarches administratives via des applications dédiées: en à peine dix ans, la capitale russe a changé d’époque. Encore faut-il qu’internet fonctionne. Car ces dernières semaines, ce ne sont ni la vétusté du réseau ni un manque d’infrastructures qui sont en cause, mais des coupures inédites d’internet mobile qui frappent la Russie.Le pays pratique depuis longtemps une forme de censure numérique, interdisant des applications comme Facebook et Instagram, mais depuis début mars, Moscou connaît des coupures d’internet et de téléphonie mobile d’une ampleur inédite. Les habitants de la capitale, ville de 13 millions d’habitants, se plaignent de ne plus pouvoir se déplacer dans le centre-ville ou utiliser leurs applications mobiles habituelles, tandis que les appels vocaux et l’envoi de SMS deviennent également difficiles.Face à cette interruption des moyens de communication quotidiens, certains moscovites, pris de panique, se tournent vers des talkies-walkies, des cartes papier ou même des bipeurs. Cette dernière coupure s’inscrit dans une série d’interruptions similaires à travers le pays, affectant depuis des mois des régions, notamment les provinces frontalières de l’Ukraine, privées d’internet mobile depuis l’été... en raison officiellement des frappes et incursions menées pour contrer l’invasion russe.Une censure ancienne?Cette censure en ligne n’est cependant pas nouvelle. Dans leur ouvrage "Genèse d’un autoritarisme numérique. Répression et résistance sur Internet en Russie", les chercheurs Françoise Daucé, Benjamin Loveluck et Francesca Musiani retracent l’histoire et les mécanismes de la censure numérique en Russie, montrant comment celle-ci s’est progressivement imposée au cœur du contrôle politique.Dans le sillage de la fin de l’URSS, l’internet russe s’est d’abord développé de manière relativement libre, porté par une diversité d’acteurs qui ont façonné des outils adaptés à leurs usages. Mais à partir du début des années 2010, le tournant autoritaire du pouvoir a entraîné un resserrement progressif du contrôle, tant sur les acteurs que sur les infrastructures numériques.Le président russe, Vladimir Poutine (photo d’illustration) © Photo par GAVRIIL GRIGOROV / POOL / AFPLongtemps perçu comme un vecteur de démocratisation de la sphère publique, le réseau a été progressivement encadré, au fil de tensions, de controverses et de tentatives de contournement par la société civile. Cette montée en puissance de la régulation et de la censure a accompagné la consolidation de la souveraineté politique du régime et sa dynamique belliciste, dont l’aboutissement a été l’invasion de l’Ukraine en février 2022.Pour Reporters sans frontières, le durcissement de la censure en ligne en Russie s’est nettement accéléré à la suite des manifestations de masse contre Vladimir Poutine en 2011-2012. Dans un rapport, l’ONG détaille les nombreuses lois adoptées depuis, visant à interdire certains contenus, renforcer le contrôle des flux de données et limiter l’anonymat en ligne.Elle y décrit également la pression croissante exercée sur les médias critiques, ainsi que les tentatives des autorités pour réduire au silence journalistes et blogueurs. Le document met enfin en lumière l’ampleur du système de surveillance, notamment via le dispositif SORM (système de recherche et de surveillance de l'internet russe, ndlr), tout en soulignant le rôle de nouveaux médias en ligne qui continuent, malgré les contraintes, à rendre compte des réalités sociales du pays.Internet made in RussiaDepuis le début des années 2010, donc, Moscou construit un discours où Internet et les plateformes étrangères sont présentés comme des vecteurs de dépendance stratégique et de menace pour la stabilité interne. La loi sur le "RuNet souverain" (2019) et la rhétorique sur "l’indépendance technologique" structurent cette volonté de contrôler les flux, localiser les données et pouvoir isoler le Runet du reste du monde.Cette "russification" numérique s’articule aussi avec la répression: renforcement de la censure, surveillance, criminalisation des contenus "extrémistes" et marginalisation des médias et ONG étrangers ou indépendants. L’espace numérique, d’abord perçu comme relativement ouvert, est progressivement "souverainisé" et militarisé, au service d’une stratégie de puissance et de contrôle social.Le drapeau russe flotte au-dessus du ministère de la Défense à Moscou le 14 mai 2024 (photo d’illustration) © Alexander NEMENOV / AFPAujourd'hui le durcissement du contrôle d’Internet en Russie repose sur une série de mesures de plus en plus strictes. Une loi sur les "fake news" prévoit jusqu’à 15 ans de prison pour toute information jugée non conforme à la version officielle, tandis que de nombreux sites et services sont bloqués. Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique ancienne, d’abord justifiée par "la protection des citoyens", puis renforcée au nom de la souveraineté numérique, avec l’adoption régulière de nouvelles lois.Le contrôle s’appuie aussi sur des pratiques historiques, notamment la surveillance entre citoyens durant l'URSS, et prolonge des mécanismes déjà bien présents dans le monde physique. Le système SORM, déjà mis en place dès 1995 pour intercepter les communications téléphoniques, puis étendu à Internet, consolident finalement un dispositif de surveillance de plus en plus structuré.Le contexte de guerre en UkraineLes autorités russes avancent toutefois une autre explication à ces coupures soudaines. Depuis la mi-2025, des interruptions régulières d’internet mobile affectent Moscou, Saint-Pétersbourg et plusieurs régions, souvent à la suite d’attaques de drones ukrainiens, notamment en mars 2026 avec près de 250 drones dirigés vers Moscou. Le Kremlin, par la voix de Dmitri Peskov, invoque explicitement la "menace des drones ukrainiens", qui utiliseraient les réseaux cellulaires (4G/5G) pour leur guidage, justifiant ainsi des mesures de brouillage ou des coupures totales.Les drones FPV ukrainiens intègrent désormais des modems cellulaires pour se connecter aux antennes russes, étendant leur portée bien au-delà des lignes de front, parfois jusqu’en Sibérie. En réponse, les autorités russes imposent des restrictions importantes: coupures nocturnes de données, blocage des cartes SIM inactives après 72 heures et interruptions totales dans certaines zones, rendant les téléphones quasi inutilisables."En mettant en œuvre un contrôle généralisé de la population sans répondre à une cause juste, le gouvernement russe viole de manière flagrante les droits humains comme celui de la confidentialité ou de la liberté de la presse. Dans ce contexte, les plateformes internationales telles Google, Facebook et Twitter doivent adopter une position claire. Elles doivent cesser de collaborer avec les autorités russes, de conserver les données personnelles des utilisateurs en Russie ou de bloquer certains contenus, ce qui équivaut à remplir la fonction de censeur à sa place". Christian Mihr, directeur de Reporters sans frontières AllemagneCes mesures poursuivent cependant un double objectif. Sur le plan sécuritaire et militaire, elles visent à empêcher les drones d’exploiter les réseaux russes, une faille déjà utilisée lors de frappes contre des bases aériennes. Mais, selon plusieurs observateurs, dont Human Rights Watch et Roskomsvoboda, elles servent également à renforcer le contrôle numérique.Il est en effet difficile de justifier les blocages successifs d’applications de messagerie au nom de la lutte contre les drones. Ces dernières semaines, les messageries étrangères subissent des restrictions croissantes en Russie. WhatsApp a été officiellement bloqué par Roskomnadzor en février 2026 pour non-respect des lois sur la localisation des données et refus de coopérer contre les contenus illicites, après que les appels audio et vidéo ont déjà été limités depuis août 2025, rendant l’application inaccessible sans VPN et orientant les utilisateurs vers la messagerie d’État Max, non chiffrée de bout en bout.Sur le même sujetElle devient quasiment obligatoire en Russie pour remplacer Whatsapp: l'application MAX est "un goulag virtuel" capable d'espionner 40 millions de RussesGéopolitique du jeu vidéo (5/5) : de l’ère soviétique aux opérations de séduction africaines, comment le jeu vidéo russe devient un axe important d’un soft power en devenirDe son côté, Telegram subit depuis février 2026 des ralentissements systématiques, accusé de ne pas modérer suffisamment les contenus extrémistes, et reste utilisable via VPN mais avec des perturbations importantes. Signal, prisé pour son chiffrement fort, est également ralenti ou partiellement bloqué depuis fin 2025, ciblé pour son usage par dissidents et journalistes, dans le cadre d’une vague plus large de censure des messageries étrangères. Autrement dit, la vie numérique en Russie se déroule désormais sous l’ombre permanente... d’un œil étatique omniprésent.Les plus lusL'ancien Premier ministre Lionel Jospin est mort à l'âge de 88 ans"Du combat de sa vie" à la sèche défaite, comment la candidature de Rachida Dati aux municipales à Paris a tourné au fiascoGuerre en Iran: un ministre de Donald Trump affirme qu'il faut parfois "une escalade pour désescalader""On a cru qu’il était mort": Fabien Lecoeuvre hospitalisé après avoir été frappé par Stéphane Tapie hors antenne dans l’émission "Tout beau tout neuf" de Cyril HanounaÉquipe de France: découvrez les maillots que les Bleus porteront à la Coupe du monde 2026, avec une couleur originale
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