● Courrier International 📅 23/03/2026 à 19:15

James Nachtwey, témoin des guerres et avocat des victimes

Géopolitique
Illustration
Darfour, Soudan, 2004. La rétrospective “Memoria” de l’Américain James Nachtwey est visible au musée Fotografiska, à Berlin jusqu’au début de mai. La presse allemande se penche sur la carrière et la force des images de l’un des plus grands photojournaliste de l’histoire. Photo James Nachtwey/James Nachtwey Archive/Hood Museum of Art, Dartmouth Photo. James Nachtwey, témoin des guerres et avocat des victimes 23 mars 2026 Il a couru tous les conflits du monde pendant près de quarante ans, et est considéré comme l’un des plus grands photojournalistes de l’histoire. La rétrospective Memoria de l’Américain James Nachtwey, 77 ans, fait escale au musée Fotografiska, à Berlin, jusqu’au début de mai. “Les photos de guerre ne manquent pas. Nous voyons chaque jour des images des combats en Ukraine, au Soudan. Mais pourquoi ces clichés de James Nachtwey sont-ils intemporels et justifient-ils d’être exposés comme des œuvres d’art au cœur de Berlin ?”, s’interroge Lars Grote dans la Märkische Allgemeine Zeitung (MAZ), le quotidien de Potsdam. Ce qui fait la singularité des images de Nachtwey, pour la MAZ, c’est qu’“elles ne se contentent pas de capturer un instant, mais un système et son contexte. Elles restent à l’écart de la politique pour se concentrer sur les gens. Et là où il y a des gens, il y a de la beauté. Même en pleine crise”. David Eich, dans le quotidien Berliner Morgenpost, le souligne lui aussi : “L’exposition met l’accent sur les images comme moyen de reportage, et non comme œuvres d’art.” Ce qu’elles sont pourtant, estime le critique allemand. Kaboul, Afghanistan, 1996. Photo James Nachtwey/James Nachtwey Archive/Hood Museum of Art, Dartmouth Kaboul, Afghanistan, 1996. Kaboul, Afghanistan, 1996. Photo James Nachtwey/James Nachtwey Archive/Hood Museum of Art, Dartmouth Kaboul, Afghanistan, 1996. C’est bien là toute la force du travail de Nachtwey : des images brutes mais parfaitement composées, si près des populations qu’elles deviennent emblématiques des souffrances de la guerre, et donc des œuvres d’art à part entière. Les deux quotidiens rappellent les états de service du photographe américain. Famine au Soudan, guerre dans les Balkans, siège de Kaboul, génocide au Rwanda, Irak, etc. : “Nachtwey était présent partout, note David Eich. Il n’y a pratiquement aucune crise qu’il n’ait pas photographiée depuis le début des années 1980.” Darfour, Sudan, 2004. Photo James Nachtwey/James Nachtwey Archive/Hood Museum of Art, Dartmouth Darfour, Soudan, 2004. Photographe sous contrat pour le magazine Time dès 1984, il rejoint l’agence Magnum en 1986 avant de cofonder l’agence VII, pour laquelle il travaille entre 2001 et 2008. Actif jusqu’au mitan des années 2010, il s’est aujourd’hui mis en retrait, mais a voulu documenter l’agression russe en Ukraine en 2022, pour The New Yorker. “Il a reçu cinq fois la médaille d’or Robert Capa pour son travail et a été élu huit fois ‘photographe de l’année’ par Time. Deux de ses clichés ont été récompensés d’un World Press Photo”, recense le Berliner Morgenpost. “Je suis un témoin et je veuxque mon témoignagesoit sincère et non censuré.Je veux aussi qu’il soitpuissant et éloquent,et aussi fidèle que possibleà l’expérience des personnesque je photographie.” James Nachtwey, cité par le Berliner Morgenpost,lors de la remise du prix TED 2007. Irpen, Ukraine, 2022. Photo James Nachtwey/James Nachtwey Archive/Hood Museum of Art, Dartmouth Irpen, Ukraine, 2022. Mostar, Bosnie-Herzégovine, 1993. Photo James Nachtwey/James Nachtwey Archive/Hood Museum of Art, Dartmouth Mostar, Bosnie-Herzégovine, 1993. Mais comment appréhender des photos qui montrent la violence, la misère, la souffrance de manière si esthétique ? Pour David Eich, dans le Berliner Morgenpost, “les images de Nachtwey esthétisent certes la misère, mais elles confèrent ainsi de la dignité aux personnes. C’est à celui qui les regarde qu’il revient de résoudre cette ambivalence ou d’y faire face de manière responsable”. En écho, dans la MAZ, Lars Grote s’interroge : “Peut-on montrer une guerre avec un savoir-faire technique tel qu’elle en vient à orner les galeries ? Nachtwey est-il un profiteur de guerre qui transforme la crise en tableau, qui la façonne pour qu’elle s’adapte à sa photo ?” Kerbala, Irak, 2003. Photo James Nachtwey/James Nachtwey Archive/Hood Museum of Art, Dartmouth Kerbala, Irak, 2003. Mais comme son confrère berlinois, il juge que l’interpellation du regardeur prime. “Dans son langage visuel, Nachtwey ne tombe jamais dans l’obscénité ou le voyeurisme. Ses photos cherchent à engager un dialogue. Elles ne nous laissent pas sans voix, bien au contraire. Après un moment de paralysie, elles nous demandent sans détour : qu’en penses-tu ? Nous devons prendre position dans notre for intérieur. Nachtwey nous y oblige. Il est l’avocat des victimes.”— Matthieu Recarte Infos pratiques L’exposition Memoria est à voir jusqu’au 3 mai au musée Fotografiska, à Berlin. Plus de précisions ici. À lire aussi : Photo. À la frontière mexicaine, Felipe Romero Beltrán saisit des vies en suspens À lire aussi : Expo. Tim Hetherington, le photoreporter qui cherchait l’humain dans la guerre À lire aussi : Photo. Michael Dressel dans l’Amérique des laissés-pour-compte
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