● BFM Tech
📅 22/03/2026 à 09:14
Entre les États-Unis et la Chine, l’Europe doit devenir un géant technologique autonome, la souveraineté n’étant plus une option
Géopolitique
Dépendante des solutions numériques américaines et de l’écosystème technologique chinois, des matières premières aux réseaux, en passant par le e-commerce, l’Europe voit sa souveraineté technologique et numérique fragilisée. Un combat que le Vieux continent n’a pas encore perdu, mais qui demeure plus que jamais stratégique et prioritaire.Souvenez-vous. Début janvier 2026, les projecteurs se braquent soudainement sur le Groenland. À peine revenu à la Maison Blanche, Donald Trump remet sur la table une idée déjà évoquée quelques années plus tôt: placer ce territoire, pourtant sous souveraineté danoise, dans l’orbite des États-Unis. Dans cette île de glace, loin des grands centres du pouvoir, un nouveau point chaud géopolitique émerge et vient crisper profondément les relations transatlantiques.Le 16 janvier 2026, Donald Trump menace d’imposer des droits de douane aux pays qui refuseraient de soutenir son projet de rapprochement avec le Groenland. La veille, face aux velléités américaines, le Danemark lance dans l’urgence un exercice militaire baptisé “Arctic Endurance”. Plusieurs pays européens, dont l’Allemagne, la Norvège, la Suède et la France, y participent. Les premiers soldats français arrivent sur place dès le 15 janvier au matin, marquant une démonstration rapide de solidarité européenne dans l’Arctique.Mais derrière le marasme diplomatique, une question technologique se pose: que se passerait-il si le ton venait à monter encore davantage? Dans les chancelleries, tout comme à Bruxelles, la dépendance technologique de l’Europe vis-à-vis des États-Unis est restée dans un coin des têtes. Idée tenace, ou cauchemar véritable: la menace crédible d’un black-out numérique existe toujours.La Silicon Valley influence, en effet, profondément la vie des Européens, dans le quotidien comme dans les entreprises et administrations, même si des solutions alternatives se dessinent, émergent parfois. Les géants américains dominent le cloud, les logiciels professionnels, les réseaux sociaux, le streaming et les paiements, captant près de 80% des dépenses numériques des grandes entreprises européennes.La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président des États-Unis Donald Trump le 27 juillet 2025 © Andrew HarnikDe l’autre côté de la balance, un acteur tout aussi inquiétant, voire plus, se profile: la Chine. Mais sur d’autres fronts, notamment l'e-commerce, Pékin peut compter sur ses géants : Temu, Shein et AliExpress. À titre d’exemple, des estimations évoquent près de 600.000 colis par jour expédiés vers l’Allemagne par Shein et Temu. Autre front ouvert par la Chine, les réseaux sociaux. En septembre 2025, TikTok, son application porte étendard, comptait plus de 200 millions d’utilisateurs actifs mensuels en Europe, soit près d’un Européen sur trois. Dans l’UE seule, ils étaient entre 169 et 178 millions, avec une croissance de 8 millions en six mois.L’Europe, entre deux feux?Mais Bruxelles, il est cependant essentiel de ne pas traiter les États-Unis et la Chine d'égale manière. "La base de la relation avec la Chine, notamment sur le plan sécuritaire, est radicalement différente", note Mathilde Velliet, chercheuse au sein du Centre Géopolitique des Technologies de l’IFRI. "Il faut faire attention quand on parle d’équilibrisme européen entre les États-Unis et la Chine, car il n’y a pas d’équidistance réelle. L’Europe n’est pas à égal distance entre les deux grandes puissances: elle est plutôt coincée entre deux pressions de grandes puissances technologiques."Les Américains alertent, quant à eux, depuis plusieurs années leurs alliés européens sur les risques liés à la dépendance aux infrastructures chinoises, notamment dans les télécoms. Avec l’émergence de la Chine comme grande puissance technologique, dont dépend l’Europe dans des industries à haute valeur ajoutée, "il y a une volonté croissante d’être plus précautionneux dans les échanges", ajoute l’experte. Cette volonté n’est toutefois pas partagée de manière uniforme par tous les États membres, et chaque pays poursuit ses propres priorités.À cette pression chinoise latente, s’ajoutent des actions plus directes de l’administration américaine. Un câble diplomatique récent, signé par le secrétaire d’État Marco Rubio, ordonne notamment aux diplomates américains de lobbyer activement contre les lois européennes de "data sovereignty" et de "data localization", qui imposent le stockage local des données européennes et encadrent les géants de la tech."Il y a un risque que la campagne américaine très agressive, avec des pressions pour déréglementer tout l’encadrement des secteurs technologiques et numériques en Europe, provoque un retour de bâton. Cela pourrait encourager tout le monde à adopter une position plus ferme en matière de souveraineté numérique, même les États qui initialement ne soutenaient pas cette approche", prévient Mathilde Velliet.Pour Axel Voss, député européen membre de la commission des affaires juridiques, la souveraineté technologique ne doit toutefois pas être confondue avec un repli total sur soi. "Selon moi, la souveraineté technologique ne signifie pas l’isolement, mais la capacité d’agir de manière indépendante lorsque cela s’avère nécessaire. L’Europe doit réduire ses dépendances excessives tout en restant ouverte à la coopération avec des partenaires de confiance".Son travail parlementaire, centré sur les questions numériques et juridiques, souligne la nécessité d’une stratégie européenne équilibrée: protéger ses intérêts et ses infrastructures tout en maintenant des relations avec des alliés fiables. Et pour protéger ses intérêts technologiques, il faut des acteurs européens capables de faire front, notamment dans un domaine aujourd'hui clé pour de nombreux analystes.Cloud, la nouvelle bataille des donnéesAu cœur de la guerre pour la souveraineté se joue donc une bataille essentielle: celle des données. Cet enjeu est devenu "existentiel", tant il conditionne l'indépendance numérique, économique et géopolitique des nations. En 2026, le paysage du cloud reste dominé par un oligopole américain mené par Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud.Ces "hyperscalers" contrôlent désormais plus de 70% du marché européen, exposant les données sensibles (santé, défense, intelligence artificielle) aux lois extraterritoriales comme le Cloud Act américain, ainsi qu'aux cybermenaces. Puisque le cloud est le moteur de l'IA et de l'innovation, cette dépendance accrue finit par freiner durablement la compétitivité locale.Face à une prise de conscience sur le sujet, plusieurs États européens poussent désormais pour le développement de clouds souverains. Une manière de reprendre le contrôle sur des infrastructures devenues essentielles à l’économie. "On a toute l’économie française et même l’économie européenne qui utilise quasiment que des technologies qui sont étrangères. Dans le monde du cloud, c’est une part énorme des clouds qui sont américains [...] Quand vous avez une économie qui ne tourne que sur des techs dont vous n’avez pas la maîtrise, ça fragilise", analyse Sébastien Lescop, directeur général de Cloud Temple.Une dépendance d’autant plus problématique qu’elle est souvent difficile à mesurer: "La dépendance est invisible. Parce que quand vous allez utiliser, par exemple, une technologie AWS de base de données qui est 'propriétaire', vous allez développer toute votre applicatif autour de cette base de données. Donc en fait le coût de sortie, c’est le coût du redéveloppement de votre application. Et ça, c’est un coût qui est vraiment existant et qui est fort", ajoute-t-il.Pour les acteurs du secteur, la souveraineté numérique ne peut plus être une option. "La souveraineté complète nécessite l’indépendance législative, opérationnelle et technologique", rappelle Philippe Miltin, à la tête d’Outscale, le cloud souverain de Dassault Systèmes. Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, les pressions extérieures se font plus visibles: "Les États-Unis ont clairement indiqué qu’ils veulent contrer les initiatives de souveraineté numérique en Europe [...] ce qui est nouveau, c’est que leur position est moins ambiguë qu’avant"."Les data centers sont la base de tout l’édifice numérique: c’est un château qui peut devenir un château de cartes si on s’y prend mal, une infrastructure aussi stratégique que pouvait l’être le nucléaire il y a quelques décennies. On n’aurait jamais laissé des intérêts étrangers contrôler nos centrales nucléaires, pourquoi le ferait-on pour nos infrastructures numériques ?" Damien Desan, fondateur et PDG de Phocea DC, un datacenter souverain lancé en 2023 à MarseilleEt les risques sont concrets: "Si vous êtes dépendant des Américains, des Chinois ou des Russes, ils peuvent multiplier les prix du jour au lendemain". Une urgence renforcée par un basculement stratégique plus large. Entre les frasques de Donald Trump, la crise du Groenland et les différentes initiatives américaines visant à contrer les ambitions souveraines européennes, difficile d’écarter les pressions exercées par Washington."L’objectif des Américains est de maintenir leur hégémonie numérique [...] il y a donc un côté psychologique: accepter qu’ils ne sont plus nécessairement toujours nos alliés", note Philippe Miltin.Malgré tout, la dynamique souveraine est enclenchée: "Il y a un chemin à parcourir, mais petit à petit chaque pays commence à comprendre qu’il faut de la souveraineté numérique et qu’on est capable de la mettre en œuvre". Si la question des clouds souverains commence à susciter une certaine prise de conscience en Europe, et que de nombreux acteurs s'organisent déjà, la riposte globale reste, elle, plus fragmentéeUne riposte désorganisée?Mais en matière de souverainté technologique et numérique, la contre-offensive européenne reste encore fragmentée. Derrière les annonces politiques, la réalité de la mise en œuvre révèle des divergences profondes entre États, mais aussi au sein même des administrations. "Même au sein d’un État membre, il y a un écart entre les annonces politiques et la conviction des équipes techniques ou politiques qui doivent mettre en œuvre la démarche", souligne Mathilde Velliet.Elle ajoute pour préciser sa pensée: "Par exemple, en Allemagne, on a vu le chancelier Mertz annoncer publiquement son soutien au concept de souveraineté technologique au moment du sommet avec Emmanuel Macron, mais dans la mise en œuvre concrète, les positions peuvent diverger". Face à ces limites, plusieurs responsables appellent à un sursaut industriel à l’échelle européenne."On voit affluer des milliards d’investissements étrangers, tandis que les acteurs locaux peinent à lever quelques millions, ce qui crée un grand écart entre les ambitions de souveraineté et la réalité du terrain. Les entreprises ont compris les enjeux et commencent à agir rapidement, tandis que les citoyens découvrent à peine que le cloud repose sur des infrastructures physiques. Sans soutien clair, la souveraineté restera un objectif difficile à atteindre", retrace, quant à lui, Damien Desan, fondateur et PDG de Phocea DC, un data center souverain et écoresponsable lancé en 2023 à Marseille.Des eurodéputés participent à une séance de vote lors d'une session plénière du Parlement européen à Strasbourg, le 9 septembre 2025 (photo d'illustration) © ROMEO BOETZLE / AFP"L’Europe doit investir massivement dans ses propres capacités technologiques, notamment dans l’infrastructure cloud, les semi-conducteurs, l’informatique quantique et l’intelligence artificielle, tout en soutenant les entreprises européennes capables de rivaliser à l’échelle mondiale", insiste l'eurodéputé allemand Axel Voss pour nous faire comprendre l'ampleur de l'effort à accomplir.Pour lui, l’enjeu dépasse les simples investissements: "Cela doit se faire de manière à renforcer la compétitivité, non par le protectionnisme, mais par des investissements stratégiques et une réglementation intelligente".Reste toutefois un défi central: parvenir à une véritable unité européenne. "Une coordination plus étroite, la mutualisation des budgets et une intégration industrielle renforcée sont essentielles pour que l'Europe puisse être compétitive à l'échelle mondiale. Aucun État membre ne peut, à lui seul, égaler l'ampleur des investissements réalisés aux États-Unis ou en Chine", rappelle Axel Voss.Mais cette ambition se heurte encore à des interrogations internes... sur la notion même de souveraineté. "Quand on parle de technologies européennes, pour certains petits États, il y a toujours cette question: qui sont ces technologies européennes ? Si ce n’est que des Français et des Allemands, il reste une dépendance vis-à-vis d’un pays étranger, donc est-ce vraiment une souveraineté?", interroge Mathilde Velliet.L'Europe a encore des cartes a jouéFinalement, l'Europe est-elle vraiment dépassée? Pas forcément. Les défis sont nombreux, mais le Vieux continent conserve encore quelques atouts dans sa manche. L’Europe s’appuie d’abord sur un ensemble d’infrastructures et de cadres réglementaires pour renforcer sa souveraineté numérique, notamment en développant des clouds souverains et des infrastructures de données localisées dans l’UE, avec des initiatives comme Gaia-X, qui promeut une interopérabilité contrôlée des données selon des standards européens.Elle prévoit également de tripler la capacité de ses data centers et de favoriser des politiques publiques soutenant les fournisseurs européens, afin de réduire la dépendance aux acteurs étrangers, tout en structurant des normes propres au marché numérique commun. Le Conseil européen a par exemple modifié en janvier 2026 le règlement de l’Entreprise commune pour le calcul à haute performance en Europe (EuroHPC) pour soutenir la création de gigafabriques d’IA sur le continent et établir un pilier dédié aux technologies quantiques, renforçant ainsi la compétitivité européenne via des partenariats public-privé, "tout en protégeant les intérêts des start-up et des entreprises en croissance"."Nous avons aujourd'hui avancé d'un pas décidé et rapide vers l'établissement de gigafabriques d'IA en Europe. L'IA est l'une des technologies les plus importantes de notre époque, qui définira notre avenir numérique, et il est essentiel d'investir dans les capacités des infrastructures d'IA nécessaires afin de renforcer la résilience, la compétitivité et la souveraineté européennes. Cette étape témoigne de notre détermination à faire de l'Europe un acteur de premier plan de ce domaine porteur de transformation", commente Nikodimos Damianou, ministre adjoint chypriote de la recherche, de l'innovation et de la politique numérique.Parallèlement, l’UE s’appuie sur une législation ambitieuse, notamment avec le "Règlement général sur la protection des données", pour encadrer le développement technologique et protéger les données sensibles, tout en cherchant à coordonner une stratégie commune face aux défis géopolitiques et économiques."Je suis convaincu que ces réglementations sont des instruments du pouvoir normatif européen et garantissent que le développement technologique soit conforme à nos valeurs démocratiques. Elles instaurent une concurrence loyale et empêchent les abus de marché de la part des acteurs dominants", développe l’eurodéputé Axel Voss.Des drapeaux européens flottent devant le siège de la Commission européenne à Bruxelles, le 26 février 2026 (photo d'illustration) © NICOLAS ECONOMOU / NURPHOTO / NURPHOTO VIA AFPMais pour l'homme politique allemand, "nous devons veiller à ce que la réglementation reste favorable à l'innovation et n'impose pas de contraintes disproportionnées aux innovateurs européens"."On est assez fort en Europe pour initier, on a beaucoup d'idées… ce qu'il faudrait, c'est converger, s'arrêter sur quelques initiatives et en faire des outils communs. Aujourd'hui, rattraper le retard sur les clouds américains, par exemple, c'est un combat générationnel… il faut 20 ans de constance avec des orientations pérennes. Mais nous sommes sur une bonne lancée", conclut Sébastien Lescop, directeur général de Cloud Temple.En somme, l'Europe dispose aujourd'hui de tous les atouts nécessaires pour garantir sa souveraineté numérique et industrielle. Des talents de la tech aux infrastructures de pointe, les cartes sont bel et bien en main. Reste désormais l'étape la plus cruciale: une volonté politique commune (et profonde) pour enfin les abattre sur la table et transformer ce potentiel en une puissance autonome.A lire aussiChat Control: contesté mais à nos portes, pourquoi ce projet de loi numérique divise profondément l’EuropeD'Assassin’s Creed invité de la cérémonie des Jeux Olympiques au sacre mondial de "Clair Obscur": comment le jeu vidéo est devenu un outil du soft power à la française
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