● Courrier International
📅 20/03/2026 à 12:09
Entre Netflix et le public, un malentendu qui engendre des films et des séries de plus en plus “stupides”
Géopolitique
[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 3 mars et republié le 20 mars 2026.] Matt Damon, né en 1970, et Ben Affleck, son compère et cadet de deux ans, ont atteint désormais un âge critique pour un homme. À cet âge-là, ceux qui n’ont pas encore de maison ne peuvent plus faire construire, ceux qui quittent leur emploi n’en retrouvent pas derrière, le café ne suffit plus à chasser la fatigue, et ceux qui sont des stars de cinéma auront peut-être la possibilité de tourner un dernier film d’action. Mais c’est aussi un âge où l’on peut dire des choses que les jeunes n’osent pas dire. À lire aussi : Analyse. “Stranger Things”, ou quand le streaming trouve son avenir dans le passé À la mi-janvier, Matt Damon et Ben Affleck étaient ainsi censés faire la promo de leur nouveau film d’action, The Rip, dans le podcast de Joe Rogan, le mâle qui murmure à l’oreille des mâles. Mais ils ont préféré parler de films en général. Des raisons qui faisaient qu’ils étaient devenus si mauvais. Mettant ici Netflix en cause. Les données font désormais la loi C’est précisément la plateforme pour laquelle Damon et Affleck ont produit The Rip. Netflix est sans doute actuellement le plus gros studio. Personne, dans le milieu, ne veut se le mettre à dos. Or Matt Damon a révélé que la plateforme de streaming avait voulu avancer certaines scènes d’action au début du film, afin de dissuader les gens de zapper. Ce qui aurait perturbé le découpage traditionnel en trois actes, un principe de composition aussi vieux que le cinématographe lui-même [et hérité du théâtre antique]. À quoi s’est ajoutée cette requête des gros bonnets de Netflix : “Ce serait bien si vous pouviez répéter le pitch de l’intrigue trois ou quatre fois dans les dialogues, parce que les gens sont souvent rivés à leur téléphone en même temps qu’ils regardent.” Matt Damon a ainsi confirmé des rumeurs qui circulaient déjà depuis belle lurette au sujet de directives qui avaient de toute évidence des répercussions sur la construction des films. Et qui commençaient à agacer les cinéphiles, et pas seulement les snobs. Sur YouTube, TikTok et Reddit, certains se demandent par exemple pourquoi les dialogues de la cinquième saison de Stranger Things sont aussi “chelous”. Les personnages reviennent sans cesse sur leurs motivations, racontent ce qu’ils sont en train de faire et pourquoi. Par exemple, Mike et Eleven, assis sur un toit, retracent le fil des événements, non pas depuis le début de la série, mais dans l’épisode en cours. De plus en plus, le spectateur [des productions en streaming] se croit dans un feuilleton radiophonique. À lire aussi : Séries. Entre “reboots” et préquels, est-ce la fin des fins ? Le phénomène ne s’explique cependant pas uniquement par le fait que, contrairement à l’époque où les plateformes ne regardaient pas à la dépense pour recruter de nouveaux abonnés, il y a désormais un budget à tenir, et l’impératif de produire des contenus susceptibles de plaire au plus grand nombre. Dans le milieu, on parle notamment du rôle central des analyses effectuées par le truchement de l’intelligence artificielle (IA) dans l’abêtissement manifeste des contenus de streaming. Cela s’explique par la disponibilité toujours croissante de données. C’est vrai du reste pour les autres plateformes de streaming. Des scénaristes frustrés Travailler avec une plateforme de ce genre donnerait presque l’impression de discuter avec un robot conversationnel, confie une scénariste qui en a fait l’expérience. Comme presque tous nos interlocuteurs, la professionnelle en question souhaite conserver l’anonymat et ne divulguer aucun détail qui permettrait d’identifier ses projets. Elle indique néanmoins avoir reçu des directives précises : prévoir tel nombre de blagues à telle ou telle fréquence, et de préférence tel type de blagues – selon les données, il fonctionnerait mieux. À lire aussi : Streaming. Jusqu’où Netflix est-il prêt à aller pour nous garder connectés ? Après la révision de son script, elle a demandé aux décideurs de la plateforme : “Vous trouvez vraiment ça drôle ? En tant que spectateurs ?” Et eux de répondre que c’est ce que voulaient les gens, que c’est ce qui ressortait des données, que l’algorithme qui mesurait les réactions des spectateurs ne laissait pas de place au doute à ce sujet. Commentaire de la scénariste : “Ils ne trouvent pas ça bon, je ne trouve pas ça bon, mais l’algorithme, lui, trouve que ça fait l’affaire.” Elle nous parle également des projections tests pendant lesquelles les visages des spectateurs sont filmés et leurs réactions analysées à l’aide de l’IA. Une autre scénariste explique qu’elle ne voit elle-même jamais de chiffres, mais qu’elle a des retours sur l’accueil réservé à tel ou tel personnage, qui se voit dès lors confier un rôle plus ou moins important dans la saison suivante. Priorité à la tech ou au cinéma ? Netflix, surtout, avait fait beaucoup de battage sur son usage des algorithmes, au début en tout cas. La plateforme affirmait que ses données confirmaient que House of Cards, sa première production maison, sortie en 2013, valait bien l’investissement de base faramineux d’une centaine de millions de dollars [85 millions d’euros]. La promesse d’un succès garanti, c’est tout ce qu’aiment les investisseurs. Ted Sarandos, le grand manitou de la plateforme, avait déclaré en 2015 que la décision de monter un projet reposait “à 70 % sur les données, à 30 % sur le flair”. Or, trois ans plus tard, en 2018, le ratio s’était inversé. Du jour au lendemain, le flair pesait désormais 70 %. Depuis lors, Netflix n’a eu de cesse de mettre en avant la “créativité humaine”. La sociologue des médias néerlandaise Karin van Es parle d’“ambivalence stratégique” : Netflix se présente tantôt comme un acteur de la tech et une plateforme de streaming (quand ça l’arrange…), tantôt comme un studio de cinéma. À lire aussi : Streaming. Pourquoi la durée de vie des séries se réduit En septembre 2024, Netflix a organisé un Producers Summit [sommet des producteurs] dans une ancienne manufacture de la banlieue de Berlin, baignée dans une lumière rouge le temps de la soirée. L’événement était placé sous le sceau du secret : il était interdit de photographier les images projetées sur l’écran XXL, et les gros bonnets du cinéma germanophone réunis ce soir-là devaient prendre leurs notes sur papier, comme des étudiants en amphi. Nous avions cependant été autorisés à nous y faufiler. Comme pour des enfants Les meilleures scènes d’une série, relit-on dans nos notes prises à l’époque, doivent figurer dans l’épisode pilote, et ce “ASAP”, c’est-à-dire si possible dès le début. Le genre de la série, le ton, les personnages et leurs motivations doivent être annoncés explicitement dès le départ. L’intrigue, quant à elle, doit “rester sur ses rails”. Produire des “effets waouh”. Être “pimentée”. Pas de mélange des genres. Pas de structures narratives “inhabituelles”. Tout doit être clair comme de l’eau de roche. La clarity [“clarté”] est désormais l’alpha et l’oméga de la mise en scène et de la dramaturgie des séries. Il faut qu’il se passe quelque chose toutes les deux ou trois minutes. Comme Amazon, Disney ou Apple l’ont également constaté, les gens gardent leur smartphone en main pendant qu’ils regardent leurs séries. Il faut contrecarrer cette habitude. À lire aussi : Séries. Déçus, ces fans réécrivent les scénarios dans des fanfictions “fix-its” Depuis un an ou deux, certains professionnels expliquent qu’il existe même une consigne leur imposant de saucissonner les récits, c’est-à-dire de les concevoir comme une suite de séquences indépendantes les unes des autres. C’est d’ailleurs comme ça qu’on enseigne l’écriture de scénarios pour enfants dans les écoles de cinéma : Lars l’ours blanc part à la recherche de ses parents. Or les enfants n’ont pas une capacité de concentration suffisante pour suivre sa quête du début à la fin. Lars va donc d’abord vivre une première aventure chemin faisant, qui va durer sept minutes, et pas une de plus. Puis une autre. Puis une autre. Et ainsi de suite. Le pari de l’insipide Le streaming s’était fixé comme mission au départ de remplacer les chaînes de télévision privées en proposant une offre de qualité supérieure. Une stratégie qui s’est avérée payante, notamment auprès des jeunes. Aujourd’hui, les plateformes donnent l’impression de vouloir remporter une autre bataille, entre deux projets phares : elles cherchent à contrer le matraquage de contenus mobiles en proposant un autre matraquage, mais de meilleure qualité, grâce à des films et des séries qui fonctionnent à la manière de vidéos courtes collées bout à bout. Seulement voilà, les films et les séries ne sont pas des shorts. À l’image de YouTube et de TikTok, les plateformes de streaming se servent d’algorithmes de recommandation pour proposer des contenus, mais, contrairement à ces deux concurrents directs, ne sont pas capables de composer des menus personnalisés à partir de la masse semble-t-il infinie de “contenus générés par les utilisateurs”. Elles ont donc besoin de ce que Netflix appelle un “burger trois étoiles” : un contenu qui plaît au plus grand nombre, qui s’apparente à de la malbouffe, peut-être, mais flatteuse pour les papilles. À lire aussi : Séries. Le binge watching, c’est fini ? La question est néanmoins de savoir si on obtient un “bon divertissement jetable” en appliquant à l’ensemble d’un contenu des recettes identifiées par des algorithmes. Car les algorithmes ne sont pas créatifs. C’est du nivellement par le bas. Des machines à uniformiser. Si on propose à une IA une série de photos de visages et qu’on lui demande d’en créer de nouveaux à partir des premiers, puis qu’on répète plusieurs fois l’opération, les visages se ressembleront de plus en plus à chaque nouvelle génération. Jusqu’à obtenir un seul et même visage souriant mais spectral. Les différences de l’un à l’autre s’estompent. Ne reste plus alors qu’un banal burger. La part de l’instinct et de l’interprétation Les films et les séries ne se fabriquent toutefois pas d’un simple clic, pour l’heure en tout cas. Les sociétés de production emploient toujours des gens de chair et d’os. Même chose pour les plateformes de streaming. Un producteur chevronné affirme que tout repose sur l’analyse [par des humains] des préférences des spectateurs, ce que seules certaines plateformes confirment. De toute évidence, les données ne manquent pas : les plateformes savent ce que les spectateurs regardent, sur quel appareil, à quel moment de la journée, quand ils éteignent, à la seconde près, et ce qu’ils regardent ensuite. Si les amateurs de documentaires animaliers préfèrent les films policiers ou les comédies. Quels types de films policiers ou de comédies. Avec quels acteurs. Chaque jour, Netflix enregistrerait ainsi plusieurs centaines de milliards de données sur l’activité de ses abonnés. Mais, selon notre producteur, ces informations seraient d’une utilité limitée lorsqu’il s’agit de prendre des décisions concrètes sur le plan créatif, concernant par exemple le cadrage, les dialogues ou encore les costumes. D’autant que cette manne de données doit être interprétée. Au bout du compte, tout ne serait donc, encore, qu’une affaire d’intuition. À lire aussi : Séries. Ils rendent les textos et les sextos crédibles à l’écran C’est aussi ce qui ressortait de la présentation interne de la filiale allemande de Netflix. Il arrive ainsi que la décision de soutenir tel ou tel projet soit prise à l’instinct par la patronne [de Netflix Allemagne]. Celle-ci revenait par exemple d’une retraite avec des chiens et avait trouvé son séjour si amusant qu’elle s’est dit qu’il fallait en faire quelque chose. La comédie [allemande] Mange, prie, aboie sortira en avril sur Netflix [son titre est un clin d’œil au roman Mange, prie, aime, de l’Américaine Elizabeth Gilbert, adapté au cinéma en 2010, avec Julia Roberts]. Des décideurs qui n’aiment pas le cinéma De tout temps, cependant, ce sont les échelons inférieurs des décideurs des studios qui ont eu peur de se fourvoyer. Ils devraient donc accueillir à bras ouverts des directives rigides et carrées. Il est si facile de déléguer les responsabilités aux “données”, en interne comme en externe. Quand Netflix s’est lancé à son tour dans la production de contenus, la plateforme s’est d’abord enorgueillie de remplacer les décisions humaines par l’analyse de données, afin de réaliser des films et des séries susceptibles de plaire au grand public, et pas seulement aux millionnaires qui tirent les ficelles. Or, aujourd’hui, on a plutôt l’impression que ce sont des gens qui ne s’intéressent pas vraiment au cinéma qui imposent leurs goûts, en s’appuyant pour ce faire sur les données. Et en alignant les millions. Les plateformes d’aujourd’hui ont un pouvoir comparable à celui des Big Five [les cinq majors] de l’âge d’or d’Hollywood. À lire aussi : Streaming. Pourquoi les documentaires sur les stars sont de plus en plus “obséquieux” Dans les années 1990, quand Matt Damon et Ben Affleck faisaient leurs premières armes, toute une génération de nouveaux réalisateurs et réalisatrices pouvaient encore financer leurs films sans passer par la case studio, en vendant leurs droits à l’avance aux chaînes de télé et aux distributeurs. Il existait des centaines d’acheteurs potentiels à travers le globe, des centaines de moyens différents de monter un projet. Aujourd’hui, il existe toujours des chaînes de télévision à côté des plateformes, mais celles-ci n’ont plus vraiment les moyens d’expérimenter, en raison de la concurrence d’Internet. Il y a aussi des distributeurs, mais ceux-ci se voient obligés de mettre beaucoup plus d’argent dans le marketing qu’auparavant s’ils veulent se faire une place dans le feu roulant de l’actualité. C’est pourquoi ils ont besoin d’être sûrs et certains que le jeu en vaut la chandelle. À lire aussi : Streaming. Clap de fin pour “Drôle” : ces productions victimes des mauvais chiffres de Netflix De préférence pour ce faire en s’appuyant sur la data. Même les franchises produisent des films en s’aidant des algorithmes, à plus grande échelle certes, mais selon les mêmes principes. Les studios analysent eux aussi les projets et les scénarios à l’aide de l’IA afin d’évaluer leurs chances de succès. On nous a rapporté que les responsables des services créatifs en interne étaient parfois exclus des réunions débattant des projets potentiels, afin d’obtenir une décision [prétendument] claire et nette, fondée sur des données, affranchie de toute prétention artistique d’un autre temps. Une nouvelle culture Les films nés d’une analyse algorithmique ne sont ainsi, finalement, que le fruit d’une culture à part à laquelle le streaming offre un cadre optimal, tout en sapant les conditions nécessaires aux autres manières de faire. Les créatifs sont ici considérés comme de simples tâcherons interchangeables pondant des œuvres décidées à l’avance, les scénaristes ne sont plus des auteurs au sens complet du terme, et les réalisateurs ne sont plus maîtres de leurs créations. À lire aussi : Coup de gueule. “The Bear”, “Stranger Things”, “Too much” : Chérie, j’ai rallongé les séries ! Si les idées originales comptent si peu à leurs yeux, c’est parce qu’elles ne sont pas quantifiables, contrairement à l’image de marque des franchises. C’est le monde des showrunners [les tout-puissants auteurs-producteurs qui, aux États-Unis, orchestrent l’écriture et le tournage d’une série]. C’est aussi le monde d’un nouveau précariat artistique qui a vu le jour à Los Angeles. Un peu comme à cette époque qu’on a appelée l’“âge d’or” d’Hollywood. En 2021, le grand manitou du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, a demandé aux journalistes présents à une conférence de presse quels réalisateurs avaient été découverts par des plateformes de streaming. Et ce n’était pas une question rhétorique. “Nommez-m’en un seul.” Ce serait bien d’avoir, un jour, une réponse à cette question. Philipp Bovermann Lire l’article original Séries Streaming Nos lecteurs ont lu aussi Pendant que vous dormiez. Melania Trump à l’ONU, remboursement des droits de douane, procès Paty en appel : les informations de la nuit Moyen-Orient. En pleine guerre, Dubaï est devenue une île sans “échappatoire” pour les expatriés et les touristes La pilule philosophique. La marche est la solution à tous les problèmes Décryptage. Pourquoi les États-Unis frappent-ils l’Iran ? Et pourquoi maintenant ? Source de l’article Süddeutsche Zeitung (Munich) Créé en 1945, le “Journal du sud de l’Allemagne” compte parmi les quotidiens suprarégionaux de référence du pays. De tendance libérale, il est un grand défenseur des valeurs démocratiques et de l’État de droit. Il emploie ou a employé les meilleures plumes du pays. Sa page 3, qui publie grands reportages et articles de fond, est une institution. Le quotidien se distingue aussi par l’importance qu’il accorde à la culture, traitée dans ses pages immédiatement après l’actualité politique. Lire la suite Nos services HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Slow Autriche [Contenu partenaire] Le Bregenzerwald : escapade estivale entre nature, culture et architecture durable Je découvre l’article → Cinéma - invitation Tentez de remporter une invitation pour le film « Derrière les Palmiers » de Meryem Benm’Barek. Je reçois mon invitation → La Croix-Rouge française [Contenu partenaire] Droit international humanitaire : protéger l’humain quand tout vacille. Je découvre l’article →
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