● Courrier International 📅 20/03/2026 à 11:39

Sri Lanka : road-trip architectural (3/6)

Géopolitique
Illustration
Le domaine de Lunuganga, au Sri Lanka. Photo Sophie Squillace Né en 1919 dans la Ceylan britannique, Geoffrey Bawa ne se destine pas au métier d’architecte. Diplômé de droit à Cambridge, il débute comme avocat avant de renoncer à cette voie. Après plusieurs voyages en Europe, aux États-Unis et en Asie, il reprend en 1947 une ancienne plantation de caoutchouc sur la côte ouest du Sri Lanka. Le projet de transformation de ce domaine le conduit à reprendre des études, d’architecture cette fois, à l’Architectural Association, à Londres. Il a presque 40 ans lorsqu’il s’installe comme architecte à Colombo. À partir de là, ses bâtiments vont progressivement redessiner une partie du paysage sri-lankais. À lire aussi : Blog Voyages. Sri Lanka, perle de l’océan Indien (1/6) Sur les traces de Geoffrey Bawa À Colombo, sa maison – Number 11 – offre une première clé de lecture. En réunissant plusieurs habitations mitoyennes, Bawa compose un labyrinthe de cours, de bassins, d’escaliers étroits et de pièces ouvertes sur le ciel. Les circulations ne sont pas linéaires, les espaces s’enchaînent sans hiérarchie claire, l’intérieur et l’extérieur se confondent. D’abord marqué par le modernisme européen, il s’en détache peu à peu. Aux surfaces blanches et aux toits plats, inadaptés au climat humide, succèdent des toitures largement débordantes, des ombres profondes et des systèmes de ventilation naturelle. Sri Lanka PAUL GALLET/COURRIER INTERNATIONAL À lire aussi : Blog Voyages. Sri Lanka : Colombo la mal-aimée (2/6) Lunuganga, sa propriété de Bentota, constitue le cœur de son travail. Ouverte au public, l’ancienne résidence accueille désormais quelques hôtes prêts à mettre le prix pour cette immersion. Pour ma part, je choisis la visite guidée. Je découvre un lieu unique, sorte de jardin-manifeste, façonné pendant plus de quarante ans, pensé comme un laboratoire. Les bungalows, aujourd’hui devenus chambres d’hôtes, ont servi de terrain d’expérimentation. Béton, pierre, bois : des matériaux simples, mis au service d’une architecture discrète et précise. À l’origine simple plantation en friche, le terrain a été entièrement remodelé. Bawa a creusé un étang en forme d’ailes de papillon, a planté des frangipaniers, a cadré les perspectives vers le lac. Des pavillons sont apparus peu à peu dans la végétation. Bawa est allé jusqu’à acquérir un îlot en face pour maîtriser la ligne d’horizon. Les perspectives frappent immédiatement. Chaque ouverture cadre un fragment de paysage ; rien n’est laissé au hasard. Le guide, qui a connu Bawa, égrène quelques anecdotes au cours de la visite. Grand par la taille autant que par la réputation, l’architecte avait ses postes d’observation favoris, où il venait siroter un gin tonic en contemplant la vue. Quatorze cloches, toutes d’un timbre différent, sont encore disséminées dans le domaine : il les faisait sonner pour signaler sa position. On apprend enfin qu’il avait un frère aîné, Bevis, lui aussi architecte, qui a créé à quelques kilomètres de là Brief Garden, un univers plus exubérant. L’art de disparaître dans le paysage sri-lankais Dès les années 1970, son carnet de commandes s’étoffe. Bawa conçoit hôtels, écoles, bâtiments religieux et administratifs, en adaptant à chaque fois ses principes au contexte. Le Parlement de Kotte, achevé en 1982, en est l’expression la plus institutionnelle. Édifié sur une île artificielle, le bâtiment combine toiture cuivrée inspirée des temples anciens, vastes espaces ouverts sur l’eau et circulation naturelle de la lumière et du vent. Monumental sans être fermé, il inscrit le pouvoir dans le paysage plutôt que face à lui. Près du rocher du Lion, à Sigiriya, l’hôtel Kandalama, achevé en 1995, marque un changement d’échelle. Le bâtiment s’étire sur la falaise, la végétation colonise les façades, les toitures protègent du soleil, l’air circule librement. Malgré sa taille imposante, l’hôtel ne domine pas le paysage : il en épouse la topographie, se confond dans la roche et la végétation, avec les petits singes qui viennent s’accrocher partout… À Galle et dans d’autres projets côtiers, Bawa compose avec l’héritage colonial. Ses bâtiments reprennent des éléments traditionnels nourris d’influences européennes, asiatiques, bouddhiques, musulmanes. Fidèle à ses principes, il refuse l’ostentation et travaille avec la topographie, la végétation, la lumière. Et toujours avec cette idée que la frontière entre intérieur et extérieur s’efface progressivement. Dans les années 1960, le travail de Geoffrey Bawa est associé au modernisme tropical, une architecture qui combine principes modernistes et adaptation climatique. Lui se méfiait pourtant des étiquettes et des discours théoriques. Il considérait que l’architecture devait d’abord s’éprouver physiquement. Son œuvre résolument avant-gardiste a profondément marqué l’Asie du Sud-Est. Plus qu’un style, l’architecte, disparu en 2003, laisse une vision qui continue d’alimenter la réflexion sur l’habitat tropical : comment construire en prenant en compte le climat et en respectant la mémoire d’un lieu ? En quittant Lunuganga, je comprends que ce jardin n’était pas une étape isolée mais le fil conducteur d’un voyage à travers l’histoire. Les bâtiments de Bawa jalonnent l’île et offrent une lecture particulière du paysage sri-lankais : attentive au climat, aux lignes d’horizon, aux circulations lentes. Une vraie poésie. Sophie Squillace Voyage Asie Nos lecteurs ont lu aussi Universités. Pourquoi les jeunes Chinois seront bientôt moins nombreux à étudier à l’étranger Éducation. Diplômes étrangers : la fin du rêve pour la classe moyenne chinoise Témoignages. 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