● Courrier International 📅 18/03/2026 à 17:43

Un journaliste menacé par des parieurs après un article sur une frappe iranienne

Géopolitique
Illustration
Un missile iranien intercepté au-dessus de Hébron, en Cisjordanie occupée, 16 mars 2026. Photo Mussa Qawasma / REUTERS “Vous avez 90 minutes pour modifier votre mensonge.” Le message est apparu sur le téléphone d’Emanuel Fabian, raconte The Washington Post. Le correspondant de guerre du média israélien anglophone The Times of Israel ne comprend pas immédiatement : quelques jours plus tôt, il a signalé qu’un missile iranien avait frappé une zone inhabitée près de Jérusalem, sans faire de victimes. Mais cette précision devient décisive pour les utilisateurs de Polymarket, une plateforme où les parieurs misent sur des événements futurs. Des centaines de milliers, puis des millions de dollars sont en jeu. Très vite, le journaliste reçoit davantage de messages, certains lui enjoignant de modifier son article, allant jusqu’à lui promettre une part des gains. À lire aussi : Spéculation. Polymarket et Kalshi font de l’actualité une immense salle de marché Comme le détaille le quotidien américain, tout repose sur la manière d’interpréter l’explosion. Le pari portait sur une frappe iranienne de missile sur Israël le 10 mars. Or, selon les règles du pari sur Polymarket, un missile intercepté ne comptait pas comme une frappe. Ainsi, si l’explosion observée près de Beit Shemesh, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Jérusalem, avait été provoquée par des débris d’une interception, alors les parieurs ayant misé “non” l’emportaient. S’il s’agissait bien d’un missile intact, les gains revenaient au camp adverse. Dans ce contexte, la formulation de l’article de Fabian – et son maintien – devenait déterminante pour départager les gains. Ci-dessous, le message publié sur X par Emmanuel Fabian avec des images montrant l’explosion du 10 mars. Chantage au clic Dans les colonnes du Times of Israel, le journaliste raconte l’affaire. Au début, les messages restent courtois – “Je vous serais reconnaissant de bien vouloir mettre à jour votre article, écrit en hébreu un certain Aviv, car, en l’état actuel, il ne reflète pas la réalité” –, puis ils cèdent la place à une avalanche de sollicitations plus pressantes. “Dites, pourquoi vous ne modifiez pas votre version des faits ?” interpellent des internautes sur X. Intrigué, il finit par examiner leurs profils et comprend alors l’origine de cet intérêt soudain pour sa publication : “Ce sont des parieurs de Polymarket.” À lire aussi : Israël. Un réserviste de Tsahal inculpé pour des paris fondés sur des informations classifiées L’un des interlocuteurs, se présentant comme Haim, franchit un cap : s’il perd son pari de 900 000 dollars, “on consacrera au moins autant d’argent à régler votre compte”. La personne propose au journaliste de modifier son article et de “tirer un trait là-dessus, avec les poches bien remplies”. Fabian avoue au Washington Post avoir envisagé un instant de céder. “Et si je changeais tout simplement ? Après tout, ça n’a pas grande importance”, confie-t-il. Mais il se ravise aussitôt, redoutant un engrenage sans fin : “Ils n’arrêteraient sans doute pas de le faire s’ils savaient qu’ils pouvaient gagner de l’argent de cette manière.” Parier sur l’info Il choisit alors de maintenir sa version, celle d’un missile iranien tombé sans avoir été intercepté – qu’il estime étayée par la puissance de l’explosion et par des confirmations de l’armée israélienne – et de saisir la police. “C’est une tentative qui a échoué et qui continuera à ne pas aboutir”, tranche-t-il dans le Times of Israel, tout en admettant craindre que d’autres journalistes ne cèdent devant ce type de pressions. Polymarket se défend dans les pages du Washington Post, condamnant “tout harcèlement et toutes menaces”, et assurant avoir banni les comptes impliqués. Cette affaire intervient alors que les marchés prédictifs connaissent un essor fulgurant. Ces plateformes ont permis de parier, par exemple, sur la capture de l’ancien président vénézuélien Nicolás Maduro ou le décès du guide suprême iranien Ali Khamenei. Une dérive qui inquiète : le média économique américain Business Insider rappelle que la société est déjà scrutée pour des soupçons de manipulation de marché et de délits d’initiés. À lire aussi : États-Unis. La chute de Maduro, un pari gagnant et suspect à 410 000 dollars sur Polymarket Et, abonde l’agence de presse Reuters, des élus américains entendent encadrer ces pratiques avec un “projet de loi contre certains paris”, qui viserait à interdire les paris sur “les mesures gouvernementales, les actions terroristes, les faits de guerre et les assassinats”, ainsi que sur les situations dont le dénouement est déjà connu ou orchestré par certains acteurs. Courrier international Médias Moyen-Orient Paris sportifs et jeux d'argent Guerre en Iran Liberté de la presse Sur le même sujet Espagne. Un village pensait avoir gagné 30 millions d’euros à la loterie de Noël, mais “la joie vire à la tragédie” Guerre en Iran. MarineTraffic, la plateforme grecque qui montre au monde ce qui se passe à Ormuz Analyse. La guerre au Moyen-Orient, ce nouveau “test de résistance” pour les horlogers suisses Nos services HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Slow Autriche [Contenu partenaire] Le Bregenzerwald : escapade estivale entre nature, culture et architecture durable Je découvre l’article → Cinéma - invitation Tentez de remporter une invitation pour le film « Derrière les Palmiers » de Meryem Benm’Barek. Je reçois mon invitation → La Croix-Rouge française [Contenu partenaire] Droit international humanitaire : protéger l’humain quand tout vacille. Je découvre l’article →
← Retour