● BFM Tech 📅 18/03/2026 à 10:57

"Un désastre numérique" pour les droits humains: à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, la surveillance va être confiée à toujours plus de tourelles autonomes, contrôlées par l’IA

Cybersécurité
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À la frontière États-Unis–Mexique, l’ère de la surveillance algorithmique a commencé: tours autonomes pilotées par l’IA et contrats géants pour les entreprises technologiques américaines - BFM TechLe Département américain de la Sécurité intérieure prévoit d’équiper plus de 200 tours de surveillance d’intelligence artificielle et de caméras dotées d’algorithmes avancés le long du mur qui sépare le Mexique des États-Unis. Une nouvelle étape dans la surveillance technologique, massive et coûteuse, de la frontière sud du pays.Le temps où les voitures à bande verte de la "Border Patrol" parcouraient méthodiquement la frontière entre les États-Unis et le Mexique semble révolu, ou presque. Depuis des décennies, cette frontière fait l’objet d’un contrôle renforcé par les autorités, pour lutter contre les passages illégaux, la migration et le trafic de drogues. Pour compléter ces mesures, plusieurs déploiements de la Garde nationale ont été effectués. Le premier déploiement massif moderne remonte à 2006 avec l’Operation Jump Start lancée par George W. Bush pour assister la Border Patrol.D’autres vagues ont suivi, comme l’envoi de 1.200 gardes en 2010–2011 sous l’administration Obama. Au cours des années 2010–2020, les missions se sont renforcées: jusqu’à 4.000 militaires fédéraux ont été mobilisés en 2018 pour l’Operation Guardian Support, tandis que le Texas maintient depuis 2014 une présence quasi continue de sa Garde nationale à la frontière à travers différentes opérations, constituant l’un des déploiements domestiques les plus longs de l’histoire américaine.Mais la technologie s’invite désormais au cœur des opérations frontalières. Le Département de la Sécurité intérieure prévoit cette année d’équiper 148 de ses tours de surveillance d’intelligence artificielle et de les automatiser, tout en ajoutant 50 nouvelles tours de dernière génération. GDIT, entreprise fournissant des solutions technologiques et des services de mission aux principales agences gouvernementales, de défense et de renseignement américaines, a présenté sa proposition pour ce contrat: une tour de surveillance autonome et relocalisable.Une voiture de la police des frontières laisse des traces de pneus dans le sable afin de faciliter la recherche d'empreintes de pas près de la barrière frontalière entre les États-Unis et le Mexique, dans le désert de Yuha, près de Calexico, en Californie, le 30 décembre 2018 © APU GOMES / AFPDéjà fournisseur de 200 tours au Texas, GDIT investit ses propres fonds pour intégrer les dernières avancées technologiques et devancer ses concurrents, Anduril et Elbit. Les nouvelles tours disposent de capteurs améliorés (caméras longue portée, électro-optiques, radar et LIDAR) et fonctionnent à l’énergie solaire. Leur puissance de calcul permet la reconnaissance d’images directement sur place, évitant l’envoi de flux vidéo haute définition aux opérateurs et autorisant l’usage de communications par satellite plutôt que les liaisons micro-ondes à faible bande passante.Un "mur virtuel", bien réelLa surveillance biométrique et algorithmique à la frontière n’est pas nouvelle aux États-Unis et a souvent été confrontée à des défis judiciaires. Pourtant, après ces escarmouches légales, la surveillance numérique des frontières n’a jamais été aussi avancée. Les spécialistes insistent sur l’importance de systèmes automatisés capables d’alerter les agents surchargés en cas d’incursion, donnant naissance à ce que les responsables gouvernementaux qualifient de "mur virtuel".L’Electronic Frontier Foundation, une ONG de protection des libertés sur Internet, a recensé plus de 465 tours de surveillance le long de cette frontière et travaille à la création d’un guide de référence sur les types de surveillance employés par les forces de l’ordre. En 2022, le service des douanes et de la protection des frontières soulignait que l’introduction de nouvelles solutions autonomes et l’amélioration des systèmes existants pourraient réduire le nombre d’agents nécessaires pour assurer cette surveillance.Tour de surveillance autonome relocalisable de l'entreprise GDIT © GDITEn outre, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique migratoire américaine s’est accélérée. La loi "One Big Beautiful Bill Act" (OBBA) prévoit un financement record de 165 milliards de dollars pour le Département de la Sécurité intérieure (DHS) sur les quatre prochaines années, qui supervise les agences d’immigration. Cette enveloppe exceptionnelle bénéficie directement aux industries de la défense et des technologies de surveillance, déjà prêtes à tirer parti de la politique migratoire restrictive de l’administration Trump.Adoptée le 4 juillet 2025, la loi consacre notamment plus de 6 milliards de dollars aux technologies frontalières, en particulier à la surveillance, selon The Guardian. Parmi les bénéficiaires figurent les sociétés pénitentiaires privées GEO Group et CoreCivic, ainsi que des entreprises de surveillance comme Palantir et Anduril. Un rapport de l'organisation de défense juridique des immigrants Just Futures Law souligne que les agences d’immigration américaines cherchent également à financer la collecte de données biométriques, les lecteurs de plaques d’immatriculation et même le piratage téléphonique.Outre les miradors désormais renforcés par l’intelligence artificielle, la U.S. Customs and Border Protection déploie depuis 2006 toute une flotte de drones pour surveiller la frontière avec le Mexique. Parmi eux figurent des appareils de type MQ-9 Reaper, mais aussi des Hermes 450 et d'autres drones autonomes, permettant une couverture quasi permanente le long des près de 3.200 kilomètres de frontière. L’un de ces drones a d’ailleurs récemment fait parler de lui lorsque l’armée américaine l’a accidentellement abattu au laser alors qu’il survolait la zone frontalière dans le sud-ouest du Texas, selon plusieurs médias américains.Une technologie "liberticide" et inefficace?Plusieurs études montrent toutefois que les tours de surveillance, à elles seules, n’augmentent pas nécessairement le nombre d’arrestations à la frontière, souhaitées par l'administration Trump. Une étude publiée en 2020 par la société de conseil Rand Corporation a ainsi constaté que leur implantation à certains endroits pouvait même compliquer le travail des agents, les migrants évitant soigneusement les zones équipées de caméras.Une autre recherche, parue en 2025 dans la revue Political Geography, souligne que ces détours poussent souvent les personnes à emprunter des itinéraires plus dangereux, ce qui peut doubler leurs pertes d’eau dans des régions désertiques. Selon le média spécialisé Defense One, si l’impact des tours équipées d’intelligence artificielle reste encore peu étudié, ces dispositifs pourraient néanmoins permettre de surveiller des portions toujours plus vastes de la frontière avec moins d’effectifs humains: laissant aux responsables politiques le soin de décider de l’usage de ces nouvelles données.Donald Trump à la frontière entre les États-Unis et le Mexique le 22 août 2024 au sud de Sierra Vista, en Arizona © Rebecca Noble / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFPPour les défenseurs des libertés civiles également, cette expansion technologique soulève de sérieuses inquiétudes. L’Electronic Frontier Foundation dénonce un "désastre numérique" pour les droits humains. Et l'organisation previent de l'effet boule de neige de ce genre de mesure. Cette infrastructure ne se limite d’ailleurs pas aux agences fédérales américaines: elle est également utilisée par des forces de l’ordre locales et étatiques, ainsi que par certaines autorités mexicaines, étendant progressivement ce réseau de surveillance à l’ensemble de la régionSur le même sujetEntre surveillance numérique à tout-va et violation des libertés essentielles, voyage au cœur des ténèbres du ICE, la police de l’immigration et nouveau “Big Brother” américainEn 2022, 686 personnes ont trouvé la mort ou sont encore portées disparues après avoir tenté de franchir la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Un chiffre, pour rappel, probablement sous-estimé, selon l’Organisation internationale pour les migrations, en raison du manque de données fiables provenant de sources officielles.Les plus lus"Ça ne me fait pas rigoler", "je le vis bien, je suis habitué": le surprenant duel Hittler-Zielenski aux municipales raconté par les candidats"C’est aux Niçois de trancher dans les urnes": Bruno Retailleau refuse d'apporter son soutien à Christian Estrosi pour le second tour des municipales face à Éric Ciotti"Les Américains sont tout seuls": pourquoi personne n'a répondu à l'appel à l'aide de Donald Trump dans le détroit d'OrmuzDes expatriés ont quitté Dubaï à cause de la guerre mais maintenant ils ont peur de payer des impôts: les Émirats arabes unis assouplissent les règles de résidence fiscale"Ce n’est pas le 1er avril", "la blague du siècle"… la presse internationale abasourdie par la CAN attribuée au Maroc sur tapis vert
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