● IRIS - Institut 📅 12/03/2026 à 16:34

Pakistan-Afghanistan : aux origines d’un basculement dans une guerre ouverte

Géopolitique 👤 admn_iris
Le Pakistan a bombardé l’Afghanistan le 27 février dernier, accusant Kaboul notamment d’abriter les combattants du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), responsables d’attaques contre l’armée pakistanaise. Cette guerre ouverte vient ainsi rouvrir un contentieux historique entre l’Afghanistan et le Pakistan le long de la ligne Durand qui sépare les deux États. Quels sont les facteurs à l’origine de l’escalade entre Islamabad et Kaboul et quel est l’impact de ce conflit sur la situation humanitaire afghane ? Dans quelle mesure cette guerre ouverte s’inscrit-elle dans un environnement régional d’ores et déjà fragilisé ? Le point avec Georges Lefeuvre, chercheur associé à l’IRIS. Quel est le point de départ de cette escalade des tensions entre Islamabad et Kaboul et dans quelle mesure le différend frontalier reste un enjeu majeur dans ce conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan ? Le point de départ de tensions entre le Pakistan et l’Afghanistan réside dans la question frontalière et du rapport du pouvoir pakistanais aux talibans[1]. Fondé en 1947, le Pakistan est un État-nation qui ne dispose pourtant pas de frontières intangibles. À l’Est, la frontière avec l’Inde est d’emblée conflictuelle dès la première guerre indo-pakistanaise du Cachemire en 1947-48. Entre l’Iran et le Baloutchistan, la ligne Goldsmid n’est plus un sujet de conflit, car elle a été reconnue par Téhéran et Islamabad en 1954. À l’Ouest, Islamabad a hérité de la ligne Durand, aux confins de l’Empire britannique de l’époque, mais qui demeure contestée depuis son établissement en 1893. Pour quelles raisons ? Si les empires n’ont pas de frontières qui limiteraient leur expansion, un État nation comme le Pakistan en a besoin. Islamabad décide ainsi en 1947, au nom de l’héritage des traités, de faire de la ligne Durand sa frontière internationale (au sens de « border »). Cependant, aucun régime en Afghanistan[2], depuis la création du Pakistan, ne l’a jamais acceptée. Or, une frontière internationale ne peut fonctionner que si les deux États qui la partagent la reconnaissent comme telle, et non comme une simple « bordure » (« frontier » en anglais) d’empire[3]. Cette condition n’ayant jamais été remplie, la ligne Durand demeure à ce jour une zone de conflit. Le refus afghan s’explique par le fait que cette ligne coupe l’espace pachtoune en deux parties inégales. Un tiers seulement des Pachtounes vivent du côté afghan, alors qu’ »Afghanistan » signifie étymologiquement le « pays des Pashtounes », et les deux tiers du côté pakistanais. Cette division nourrit depuis longtemps la rancœur des mouvances nationalistes qui considèrent les zones tribales pachtounes du Pakistan comme des « territoires usurpés », selon l’expression de l’ancien président afghan Mohammad Daoud Khan. Pour Islamabad, l’enjeu est majeur. Le Pakistan redoute qu’une remise en cause de la ligne Durand encourage des dynamiques séparatistes susceptibles de fragiliser l’intégrité du pays. L’État pakistanais est en effet un ensemble très composite. Au-delà de la question pachtoune figure également celle du Baloutchistan, où l’insurrection indépendantiste demeure active. Dans cette perspective, la sécurisation de la frontière afghane apparaît comme une priorité stratégique. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le soutien pakistanais aux talibans dès leur entrée en scène en 1994 pour mettre fin à la guerre civile afghane. Islamabad a même favorisé leur prise du pouvoir à Kaboul en 1996, parce que les talibans sont tous des pachtounes de la frontière et que le gouvernement pakistanais espérait qu’ainsi, et par reconnaissance, ils accepteraient finalement de reconnaître la ligne Durand comme frontière internationale. Et pourtant, malgré le soutien indéfectible du Pakistan, ils ne se sont jamais soumis à cette exigence, jusqu’à la chute de leur régime, suite à l’intervention américaine de 2001. À cette dimension historique s’ajoute, à partir de 2005, la montée en puissance du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), un acteur supplémentaire et décisif dans la dégradation des relations entre les deux pays. À ne pas confondre avec les talibans afghans, le TTP est né au Pakistan sous la forme d’un conglomérat de tribus pachtounes révoltées, dont la tribu Mehsud du Waziristan, des organisations terroristes bannies en 2002 par le président pakistanais Musharraf, ainsi que des groupes armés d’Al-Qaïda[4]. De 2005 à 2014, le TTP plonge le Pakistan dans une violence extrême. Le mouvement s’implique dans des attaques d’une ampleur inouïe contre l’État pakistanais, visant à la fois les hauts responsables politiques et militaires, le grand quartier général de l’armée, des bases navales, des convois de l’OTAN, ainsi que la population civile. Le TTP est aussi l’auteur revendiqué de l’assassinat de l’ancienne Première ministre pakistanaise Benazir Bhutto, en décembre 2007. Entre décembre 2007 et décembre 2008, les attentats du TTP et les représailles aéroportées de l’armée causent la mort de 12 600 personnes a
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